vendredi 25 mai 2018

29 mai 1942 - 29 mai 2018 : N'oublions pas l'étoile jaune

Face au nouvel antisémitisme qui sévit en France, la mobilisation passe aussi par l’allumage des lumières de l'Histoire. 
Il y a 76 ans, le 29 mai 1942, la 8e ordonnance allemande interdisait aux Juifs, français et étrangers de zone occupée, de paraître en public sans porter l’étoile jaune, dès l’âge de six ans. N’oublions pas !

Le quotidien "Le Matin" du 1er juin 1942
Ce signe distinctif, entré en vigueur le dimanche 7 juin 1942, sera une étape importante de la « Solution finale », avec la contribution active de l’Etat français de Vichy pour sa distribution dans les commissariats et les sous-préfectures. 
L’étoile facilitera le repérage des « indésirables » et leurs arrestations. Suivra, le 16 juillet 1942 la rafle du Vél d’Hiv… 
Imprimé à 400.000 exemplaires, à raison de trois étoiles par personne, ce signe distinctif était prévu pour 100.455 personnes (61.684 français et 38.591 étrangers).
Si Vichy s’opposa à l’extension de l’étoile en zone sud, après l’invasion allemande du 11 novembre 1942, la mention « Juif », tamponnée à l’encre rouge, sera imposée sur les papiers d’identité et cartes d’alimentation. Un dispositif déjà en vigueur à Paris depuis une ordonnance du préfet de police du 10 décembre 1941.
Après le recensement de septembre 1940 qui permettra aux autorités françaises la création du fichier des Juifs, les statuts des Juifs d’octobre 1940 et de juin 1941, la loi sur « l’aryanisation » des biens Juifs de juillet 1941, le premier convoi de déportation du 27 mars 1942, l’instauration de l’étoile jaune marque une nouvelle étape dans l’irréparable.

Dans ce contexte implacable d'élimination des Juifs du paysage français, des stratégies de survie seront élaborées : refus du recensement, passages clandestins de la ligne de démarcation, placements d'enfants, réseaux de sauvetage, actions individuelles des Justes.
L’étoile jaune, marqueur discriminatoire, deviendra aussi un enjeu de refus. 
Certains décideront de ne pas la porter en dépit des risques de dénonciation. Des gestes de solidarité apparaîtront aussi lors de l'entrée en vigueur de l'ordonnance allemande : une quarantaine de personnes seront arrêtées pour défaut d'étoile, ou pour avoir porté d'autres insignes, des étoiles fantaisistes avec des inscriptions comme "zazou", "swing", "potache", "papou ». (Lire " Amis des Juifs - Les résistants aux étoiles " - Tirésias 2005 - de Cédric Gruat et Cécile Leblanc).
Des protestations seront lancées par les autorités religieuses catholiques et protestantes, tandis que les dirigeants de l'Union générale des israélites de France appelaient à "porter l'insigne dignement et ostensiblement", comme le rappelle Renée Poznanski dans "Les Juifs en France pendant la Seconde Guerre Mondiale" (Hachette, 2005, page 292)
En vain, des demandes d’exemption seront formulées par la Fédération des amputés de guerre, l’Ordre des médecins et les Sapeurs-pompiers de Paris.
Les mesures d’exemption, prévues par la réglementation allemande (pour plus de 9.800 étrangers issus de pays belligérants, alliés ou neutres), permettront à quelques rares cas isolés d’en profiter : le 25 août 1942, une liste de seulement 26 exemptions sera publiée par la SS de Paris. (CDJC-XXVa-164)
Parmi ces mesures individuelles, quatre proches du Maréchal Pétain (en aucun cas il ne s'agissait de protéger les Juifs français de manière collective, en donnant en échange à l'ennemi les Juifs étrangers selon la fameuse théorie du bouclier défendue après guerre par Raymond Aron, et reprise en 2014 par le polémiste Eric Zemmour). 
En seront bénéficiaires, l’épouse de l’ambassadeur de Vichy à Paris, Jeanne de Brinon, née Franck ; la marquise de Chasseloup-Laubat, née Stern ; la générale Billotte, née Nathan ; la comtesse d’Aramon, née Stern.
Pétain réclamera en vain, des exemptions pour la veuve de Bergson, et le pianiste Konstantinoff, chargé de la programmation musicale de Radio Paris.  (CDJC-XLIXa-91b)

D’autres exemptions seront accordées pour « de pressants motifs économiques » pour des cadres d’entreprises au service des allemands, pour les services de contre-espionnage, et des Juifs « travaillant avec la police anti-juive », pour des intermédiaires chargés du pillage des oeuvres d’art, et quelques rares cas suite à des demandes individuelles.

Un seul sous-préfet, Louis Tuaillon, en poste à Oloron-Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques) écrira en mai 1943 un courrier courageux au chef de la Sûreté allemande à propos des Juifs évacués de la côte Basque «  mis dans l’obligation de porter l’étoile jaune et de se présenter chaque semaine à la mairie. » (Archives départementales Pyrenées-Atlantiques SDA 64)
En l’absence d’instruction il refusa de suivre d’effet ces demandes, rappelant qu’aucun texte français n’a imposé l’étoile en zone sud. Nommé préfet du Lot-et-Garonne, puis à Limoges et Marseille, il sera arrêté par la Gestapo en juin 1944 et déporté.
N’oublions pas l’étoile jaune !

Thierry Noël-Guitelman

vendredi 16 février 2018

La famille Millner sauvée par les Cluzeau, Justes des Nations

La famille Millner doit sa survie à l'action des Justes Maurice et Paulette Cluzeau. Henri et David Millner ont également bénéficié d'une exemption d'étoile jaune.



Le caveau familial des Millner au
cimetière parisien de Bagneux
 (col. particulière)
Henri Millner et son fils David Millner ont bénéficié d'une exemption d'étoile jaune le 11 juin 1942. (CDJC-XXVa-192)
Cette double exemption, signée par Röthke, le chef du service IV J de la Sipo-SD de Paris, a été accordée jusqu'au 31 août 1942. Une validité limitée dans le temps avec " l'obligation de présenter avant cette date les documents prouvant son appartenance à la race aryenne ".
Henri est né en 1888 à Bender (Russie) et David, en 1911 à Paris.
Ferrailleur, David a pu profiter de cette profession stratégique en temps de guerre pour obtenir les faveurs des autorités d'occupation, au titre des activités économiques
Mais la famille Millner échappa à la déportation grâce à son sauvetage par un couple de charcutiers du XIe arrondissement de Paris, les Justes Maurice, né en 1913, et Paulette Cluzeau, née en 1910.

Dans le Dictionnaire des Justes de France (Editions Yad Vashem et Fayard, 2003), page 175, la notice biographique relate les détails de ce sauvetage : 
" C'est à l'armée que David Millner, un Juif français né en 1911, rencontra Maurice Cluzeau qui avait le même âge que lui. Les deux Parisiens avaient été mobilisés en 1939. Jusqu'à la débâcle de juin 1940, ils combattirent côte à côte dans le 144e bataillon d'infanterie et devinrent de bons amis.
Démobilisés après la défaite française, ils rentrèrent tous deux à Paris, retrouvant famille et foyer. Maurice Cluzeau et sa femme étaient propriétaires d'une charcuterie et habitaient un bel appartement situé au dessus de la boutique. David, marié lui aussi, était père de deux bébés, l'un né en 1939, l'autre en 1940. 
A la différence de la majorité des Juifs de Paris, les Millner refusèrent de se soumettre au recensement de la population juive de la ville. Ils passèrent dans la clandestinité, ce qui les empêcha d'obtenir des cartes d'alimentation.
L'assistance de Maurice Cluzeau devint donc vitale pour eux.
Au milieu du mois de juillet 1942, lors de la grande rafle des Juifs de Paris, Maurice offrit à ses amis Millner l'hospitalité de son grand appartement dans le XIe arrondissement. Il savait pourtant qu'un hôtel voisin avait été réquisitionné par les Allemands pour y loger des soldats.
Malgré le danger de cette proximité, les Millner passèrent plusieurs mois dans l'appartement ; Maurice leur apportait du ravitaillement ainsi qu'à plusieurs parents et amis qui étaient venus les rejoindre.
En 1943, M. Cluzeau envoya la famille juive dans une retraite plus sûre, auprès de membres de sa famille à Salins-les-Bains dans le Jura, à proximité de la frontière suisse.
Toutefois madame Millner, enceinte de quatre mois, revint à Paris au début du mois d'avril 1944 pour consulter son gynécologue. Il lui apprit qu'elle devrait subir une césarienne, vers la fin du mois d'août.
Maurice Cluzeau, qui l'avait accompagnée chez le médecin, lui promit de l'aider et la recueillit à son domicile. Elle y vécut jusqu'au 18 août, où elle donna le jour à une petite fille qu'elle appela Victoire - l'enfant étant née pendant la Libération de Paris-. 
Après la guerre, les familles Cluzeau et Millner restèrent très liées, de longues années durant.
Le 2 août 1994, Yad Vashem a décerné à Maurice et Paulette Cluzeau le titre de Juste des Nations ". 
(Dossier 6216)

Les personnes sauvées sont : David Millner, son épouse Raymonde Millner (née Karpoff) (1915-1990), Claudine Lentzner (née Millner), Willy Millner et Victoire Millner (1944-1995).

Sabrina Millner, la petite-fille de David Millner, apporte des précisions sur ces éléments biographiques : 
" Ils ont également été cachés à Orléans et à Marseille. Les Cluzeau cachaient aussi un résistant allemand. Mon père est né le 19 juillet 1938 et le prénom de sa soeur Victoire a une histoire différente. En fait, elle devait s'appeler Murielle mais l'état civil lui refusa ce prénom en raison des événements de la Libération, et on l'appela Victoire. La société de David Millner se trouvait rue Valiton, à Clichy. "

Henri Millner, est décédé en 1954, et son épouse Beila Kirgner, née en 1889, vivra jusqu'en 1969. Quant à David Millner, " il est mort jeune à 58 ans, en 1969, suite à un choc anaphylactique, lié à une allergie à la pénicilline " précise sa petite-fille.

Associé à Joinovici

Dans le livre Les patrons sous l'Occupation (Odile Jacob, 1995), de Renaud de Rochebrune et Jean-Claude Hazera, le nom de David Millner apparaît à la page 188 lorsque les auteurs évoquent les compromissions d'un autre ferrailleur : Joseph Joinovici (1905-1965).

Ce personnage trouble, agent double, bénéficia du certificat WWJ (Juif économiquement précieux) et d'un certificat d'aryanisation. 
Fournisseur des autorités allemandes, il fera fortune.
Lié à la Gestapo française de la rue Lauriston - "La Carlingue" -, financeur d'un réseau de policiers résistants, " Monsieur Joseph " sera condamné en 1947 à 4 milliards de francs, et en 1949 à cinq ans de prison puis en 1950 à 54 millions de francs pour infractions douanières. Il sera libéré en 1952.
L'Etat d'Israël lui refusa l'application de la loi du retour et l'extrade aux autorités françaises. Il meurt dans un dénuement total à Clichy, en 1975.

Joinovici, Bessarabien, arrivé en France en 1925, débuta comme manoeuvre, chez un cousin éloigné, ferrailleur à Clichy, Benjamin Krough.
Joseph Joinovici, portrait anthropométrique
" Joinovici gardera cette place pendant deux ans, mais, avec ou sans l'accord de son patron, il entamera aussi assez vite un parcours autonome en louant, dit un rapport de police, une "baraque vétuste dans la zone de Clichy " où,  
" nanti d'une poussette à bras, il ramassait de vieux vêtements, chiffons, ferraille, etc., en criant à tous vents sa raison sociale " rapportent les auteurs.
En 1927, Joinovici " s'émancipe professionnellement, se mettant définitivement à son compte, avant de fonder, officiellement du moins, sa première société, au capital de cinquante mille francs, en 1929, année où on le trouve inscrit au registre du commerce. Il a au début deux associés, David Bidnik et David Millner, mais on le retrouve bientôt seul maître de son entreprise, la Société de récupération des métaux, transformée un peu plus tard en Société de triage et de récupération ".