mercredi 8 février 2017

Qui sont les protégées du Maréchal Pétain ?

Le dimanche 7 juin 1942, entrait en vigueur la 8e ordonnance allemande instaurant le port de l’étoile jaune.

Affiche antisémite incitant au port de l'étoile jaune
Cette nouvelle législation, publiée au journal officiel allemand, le Verordnungsblatt für die besetzten französischen Gebiete, survient deux mois après le premier convoi de Juifs français vers Auschwitz le 27 mars 1942, et un mois et demi avant la rafle du Vél d'Hiv du 16 juillet. (1)
Désormais, le Magen David, jusqu’alors symbole protecteur du judaïsme, désignait publiquement les « coupables »...
Ce « marquage » à l’étoile jaune, « portée bien visible sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement », pour reprendre le texte de l’ordonnance, restera le symbole suprême de la discrimination, de l'exclusion et de l'humiliation,
« L’étoile juive » - terme utilisé dans l’ordonnance - a d’abord été instaurée en Pologne au 1er décembre 1939, sous forme d’un brassard, puis en Allemagne au 1er septembre 1941, aux Pays-Bas en avril 1942 et en Belgique au 1er juin 1942.


En France occupée, le texte de cette législation est signé par le commandant militaire Carl-Heinrich von Stülpnagel. 

83.000 étoiles distribuées

Quelque 115.000 Juifs recensés en 1941 en zone occupée, seront concernés (on compte alors 330.000 juifs pour toute la France métropolitaine). Or, jusqu’au 17 juin 1942, seulement 83.000 étoiles seront distribuées dans les commissariats par la police française, en échange d'un point textile prélevé sur les cartes de rationnement. (2)

D'où vient cette différence ? 
H. Röthke (Holocaust Research Project)
Heinz Röthke (1912-1966), adjoint du chef de la section IV J de la Gestapo à Paris, chargé de la « Question juive » (qui dirigea le camp de Drancy du 16 juillet 1942 au 2 juillet 1943) donne ses explications dans un point statistique daté du 19 juin : des Juifs s'étaient réfugiés en zone libre, d'autres avaient déjà été déportés, d'autres encore n'avaient pas récupéré leur étoile, ou faisaient partie de nationalités dispensées. (3) 

Ces dispenses collectives concernaient les Juifs ressortissants de pays en guerre contre l'Allemagne (Grande- Bretagne, Etats-Unis, Canada, états ennemis d’Amérique centrale et du sud). 

Elles interviendront « pour éviter les représailles contre les ressortissants allemands » justifiait Théodor Dannecker (1913-1945), chef à Paris de la section IV J de la Gestapo jusqu’en août 1942. 
Également dispensés, les Juifs de pays neutres comme la Suisse, l'Espagne, le Brésil, et les pays alliés de l'Allemagne, l'Italie, la Grèce, la Turquie, la Hongrie (jusqu'au 16 juillet 1942), la Bulgarie (jusqu'au 4 septembre 1942). (4)


Par contre, le général Carl Oberg (1897-1965), chef supérieur de la SS et de la Police, précisera que le port de l’étoile concernait aussi les Juifs ressortissants de Hollande, de Pologne, des territoires occupés à l’Est, la Slovaquie, la Croatie, la Roumanie, la Belgique, la Yougoslavie et les Juifs apatrides, mesure appliquée à compter du 15 juin au camp de Drancy. (5)
La décision de ne pas faire mention de ces dispenses spéciales dans le texte de l’ordonnance sera prise le 5 mai 1942, au cours d’une réunion de préparation. 
Otto Abetz (Holocaust Research Project)
Elle réunissait l’ambassadeur d’Allemagne Otto Abetz (1903-1958) et le Dr Carl-Theodor Zeitschel (1893-1945), chargé des questions juives à l’ambassade.
Dans sa note récapitulative, Dannecker indique « qu’il a été convenu d’utiliser seulement le terme général « juif » dans le texte de l’ordonnance, sans faire apparaître les nationalités ». 
Au cours de cette réunion, il sera aussi convenu que les Juifs vivant en mariage mixte sont exemptés du port de l’étoile, si leurs enfants sont reconnus comme non juifs. (6)

9.837 étrangers dispensés

L’historien Léon Poliakov (1910-1997) - le premier qui travailla sur le fonds d’archives de la Gestapo, co-fondateur du Centre de documentation juive contemporaine -, s’appuyant sur des chiffres de la préfecture de police, précise que 9.837 étrangers ont pu bénéficier de ces dispenses (7.731 hommes et femmes, et 2.106 enfants) pour une prévision de Juifs astreints à l’insigne de 100.455 personnes (61.864 français et 38.591 étrangers). (7)

Ces différences entre étrangers dispensés compliqueront l’application de l’ordonnance, les nationalités concernées n’étant pas précisées.
Dans un rapport adressé au chef de la police de sûreté de la Gestapo, il est souligné que les milieux collaborateurs ne comprennent pas « pourquoi les Italiens, les Anglais et les Américains sont dispensés. On déclare qu’il est inexplicable qu’il existe encore des Juifs de nationalité anglaise et américaine qui se promènent en liberté en zone occupée ; sinon une telle règlementation serait superflue. Les juifs eux-mêmes qui sont touchés par l’obligation du port de l’étoile, pestent surtout contre les juifs turcs qui en sont dispensés ».

Le rapport demande « qu’on interdise l’entrée des grandes artères, des cafés, des restaurants, théâtres, et surtout la fréquentation des bains publics aux Juifs et qu’on mette fin à la discussion publique sur la question des exemptions du port obligatoire de l’étoile jaune ». (8)
A contrario des dispenses collectives, les exemptions relevaient de mesures exceptionnelles et individuelles, d’ailleurs prévues par l'ordonnance allemande : « lors de circonstances spéciales, dans l'intérêt du Reich, des dérogations à l'ordonnance peuvent être prévues dans des cas isolés ». (9)

La lettre du maréchal Pétain à Brinon

Le 12 juin 1942, le Maréchal Pétain exprima personnellement des demandes d’exemption en faveur de relations mondaines féminines, nouées avant-guerre, dans un courrier adressé à Fernand de Brinon (1885-1947), son ambassadeur à Paris.


CDJC XLIXa-90a : la lettre de Pétain à Brinon
« Mon Cher Ambassadeur,

Mon attention vient d’être attirée à plusieurs reprises sur la situation douloureuse qui serait créée dans certains foyers français si la récente ordonnance des Autorités d’Occupation, instituant le port d’un insigne spécial pour les Juifs, était appliquée sans qu’il soit possible
d’obtenir des discriminations naturelles et nécessaires.


Je suis convaincu que les Hautes Autorités Allemandes comprennent parfaitement elles-mêmes que certaines exemptions sont indispensables : le texte de la 8e ordonnance les prévoit d’ailleurs. 

Et cela me semble nécessaire pour que de justes mesures prises contre les israélites soient comprises et acceptées par les Français.
Je vous demande donc d’insister auprès du Général Commandant les Troupes d’Occupation en France pour qu’il veuille bien admettre le point de vue que vous lui exposerez de ma part pour que M. le Commissaire Général aux Questions Juives puisse promptement obtenir la possibilité de régler par des mesures individuelles et exceptionnelles certaines situations particulièrement pénibles qui pourraient nous être signalées ».


Cette lettre de Pétain à son ambassadeur « le stigmatise autant que la poignée de main à Montoire. Loin de protester contre l’étoile jaune, il la rend, en quelque sorte, officielle, en demandant aux autorités allemandes d’admettre à son port des cas personnels d’exemption » commentera Justin Godart (ancien ministre, qui compta parmi les 80 parlementaires n’ayant pas voté les pleins pouvoirs à Pétain en 1940), dans sa préface au livre de Léon Poliakov, « L’étoile jaune ».


Une note en bas de page, du chef de la Gestapo Karl Bömelburg (1885-1946), précise qu'il pourra s'agir de 100 cas. 
Et le 17 juin, dans une note au général Oberg, Bömelburg dicte de façon quasi ironique, comment les demandes d'exemptions devront être formulées. La procédure se veut très précise : « L'ambassadeur qui, sans connaître la 8e ordonnance, s'est référé à la réserve des exceptions contenue dans le décret d'application, a été renvoyé au fait que ces exceptions se limitent aux étrangers cités dans le même paragraphe et non pas, ainsi qu'il est supposé dans la lettre du Maréchal à Brinon du 12 juin, qu'elles concernent les Français.
Brinon le communiquera au Maréchal et il fera le nécessaire pour que les demandes soient limitées à l'extrême, et il fera contresigner la liste des demandes par le chef du gouvernement Laval à la suite d'une suggestion officieuse de l'officier chargé de la liaison avec le gouvernement français afin que l'intérêt du gouvernement soit manifesté.
Le 22 juin, Brinon rapportera de Vichy la liste des demandes, classées d'après l'urgence et leur nombre, en y ajoutant l'identité exacte et les motifs détaillés.
Elle sera ensuite remise directement au chef supérieur des SS et de la police
». (10)


Seulement trois 
demandes de Pétain...

Le 3 juillet 1942, seulement trois demandes seront transmises à Brinon par Bernard Ménétrel (1906-1947), le secrétaire particulier de Pétain. (11)

Elles concernent les deux filles du baron Louis Stern (1840-1900), dirigeant de la banque Stern, et de son épouse Maria-Ernesta de Hierschel (1854-1926), plus connue sous le nom de Maria Star, son pseudonyme de femme de lettres.


La marquise Marie-Louise de Chasseloup-Laubat (1879-1964) : Née le 4 février 1879, Marie-Louise, Fanny, Clémentine, Thérèse Stern a épousé le 21 juillet 1900 le marquis Louis de Chasseloup-Laubat (1863-1954), fils de Prosper de Chasseloup-Laubat (1805-1873), député, conseiller d’Etat et ministre de la Marine.
Ils ont eu trois enfants : Madeleine (1901-1945), devenue par son mariage en 1923 princesse Achille Murat (neuf enfants naîtront de cette union, dont Salomé Murat qui épousa Albin Chalandon, ancien résistant, plusieurs fois ministre de la Ve république et dirigeant d’ElF-Aquitaine) ; le comte François de Chasseloup-Laubat (1904-1968), explorateur en Afrique, et Yolande (1907-1998), devenue baronne par son mariage en 1927 avec Fernand de Seroux, officier de cavalerie (1892-1968).


La baronne Lucie Ernesta Girot de Langlade (1882-1944) : Née le 20 octobre 1882, Lucie Ernesta Stern a épousé le 11 avril 1904, le baron Louis Charles Pierre Girot de Langlade (1869-1931), dont elle a eu un fils, Louis (1905-1982).
Les deux soeurs Stern se sont converties au catholicisme, respectivement en 1900 et 1911, et elles ont deux frères, Jean (1875-1962), banquier mais aussi escrimeur célèbre, champion olympique en 1908, et Charles (1886-1940), mécène et artiste-peintre.
Marie-Louise de Chasseloup-Laubat et ses enfants, peints par Rosina Mantovani-Gutty (1851-1943)



La baronne de Langlade devant son château, à Cuts (Oise) (Archives familiales)

La troisième personne est mentionnée par Ménétrel à la fin de sa missive : « Je pense qu’à ces demandes pourrait être jointe celle de Mme la Générale Billotte, dont je vous avais adressé la lettre reçue par le Maréchal, ainsi que la copie de la réponse que je lui ai faite ».


La veuve du général Billotte est née Catherine Nathan (1883-1965) : Fille de Ezra Nathan et de Rebecca Finkelstein, elle s’est mariée le 11 mai 1904 avec le général Gaston Billotte (1875-1940).
Ancien gouverneur militaire de Paris en 1937, il meurt accidentellement sur une route de Belgique, à l'issue d'une réunion destinée à couper l'offensive allemande de mai 1940. 
Leur fils, le général Pierre Billotte, qui le 25 août 1944 adressa un ultimatum au commandant du Gross-Paris, Von Choltitz, précèdera l’assaut de l’hôtel Meurice, quartier général allemand...

Le Maréchal Pétain, et son épouse Annie, connaissaient bien ces représentantes de la haute bourgeoisie, d’origine juive, des « Juifs français » déjà touchés de plein fouet par les premières mesures antisémites de Vichy.
Pétain fut le témoin du mariage, en 1927, de la baronne de Séroux, née Yolande de Chasseloup-Laubat, fille de la marquise. (12)

Pendant la Première Guerre Mondiale, le grand quartier général de Pétain se trouvait à Compiègne (Oise), d'avril 1917 à mars 1918, à moins de 30 km du château de Cuts, propriété de la baronne Girot de Langlade où le Maréchal participait à ses chasses.
Présidente de la Croix-Rouge de l’Oise, la baronne transforma son château en hôpital militaire en 1914. En 1917, les Allemands incendient le château qui sera reconstruit en 1926.


... Seulement 26 exemptions accordées


CDJC XXVa-164 - La note de Röthke
25 août 1942 : près de trois mois après la promulgation de la 8e ordonnance, une note « secrète » signée Heinz Rothke, chef du service juif de la SS de Paris, fait état de seulement 26 exemptions.
En tête de liste se trouve l’épouse de l'ambassadeur Brinon, la marquise Louise de Brinon, née Louise-Rachel Franck (1896-1982), cousine du journaliste Emmanuel Berl, qui rédigea les premiers discours de Pétain. 
L’exemption de Mme de Brinon est limitée à la propriété familiale, près de Biarritz, dans les Basses-Pyrénées. 
L’ambassadeur Abetz demandera à Brinon qu’il est souhaitable que sa femme y séjourne sans interruption au cas où elle ne réside pas en zone occupée. (13)
Mme de Brinon en couverture du livre de son fils paru en 2004

Suivent « trois exemptions sollicitées par le Maréchal Pétain » sans mentionner les noms des personnes bénéficiaires.
D’après les documents datés du 1er juin 1942, signés du SS Hagen, adressés à Brinon, trois certificats d’exemption sont délivrés en faveur de Mesdames de Brinon, de Chasseloup-Laubat et Suzanne d'Aramon. (14)


La comtesse Suzanne Bertrand de Sauvan d'Aramon est née en 1887. 

Epouse de Bertrand de Sauvan d'Aramon (1876-1949), député du XVe à Paris (il vota les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940), elle est la fIlle du banquier Edgar Stern (1854-1937) et de Marguerite Fould (1866-1956),
Cousine de Marie-Louise et Lucie Stern, la comtesse d’Aramon a deux frères, Hubert (1893-1972) et le banquier Maurice Stern (1888-1962). (14bis)

En dépit de son exemption d'étoile et de ses appuis familiaux, la comtesse d’Aramon sera arrêtée à Espalion, dans l'Aveyron, le 6 juin 1944, avec d'autres Juifs. (14ter)
Envoyée à Drancy le 25 juin 1944, elle échappa à la mort et meurt en 1954 à l'âge de 67 ans.


Approximations historiques

Contrairement aux écrits de plusieurs historiens, la baronne de Langlade n'obtiendra jamais l’exemption demandée par Pétain. 
Une réalité déplorée par son petit-fils, Bernard de Langlade, qui a alerté l’historien américain Robert Paxton, référence scientifique sur la France de Vichy et auteur en 1981, avec Michaël Marrus, de « Vichy et les Juifs ». (15)
Paxton s’est déclaré « ennuyé ». 
Interrogé par nos soins, l’historien répond : « J'espère pouvoir faire des corrections au texte de la nouvelle édition de Vichy et les Juifs à un moment donné, mais je ne sais pas quand. Cette décision dépend de la maison d'édition. » (16)

Dans la seconde édition de « Vichy et les Juifs » (Calmann-Lévy, 2015), pourtant actualisée, Paxton écrit que le Maréchal Pétain « souhaitait » des dérogations pour trois femmes : la comtesse d’Aramon, la marquise de Chasseloup-Laubat et sa soeur, Mme Pierre Girot de Langlade, en précisant que le cardinal Suhard, archevêque de Paris, fit appel à de Brinon pour des convertis au catholicisme ou des descendants de convertis qu’il craignait de voir obligés de porter l’étoile.

Il souligne que les allemands « considérèrent avec froideur ces requêtes ainsi que plusieurs autres. Ils accordèrent une poignée d’exemptions provisoires (parmi lesquelles les trois amies de Pétain, Mme de Brinon et la veuve d’Henri Bergson). » (17)

Cette approximation historique contraste avec le sérieux reconnu des recherches de Robert Paxton, qui apporte par ailleurs dans cette réédition de nouvelles preuves tordant le cou aux thèses selon lesquelles Pétain aurait protégé les Juifs français.

Elle peut néanmoins s’expliquer.
Pour appuyer son énoncé, Paxton cite en référence l’ouvrage de Léon Poliakov, « L’étoile jaune », paru en 1949 et réédité en 1999. (18)
Poliakov, indiquait que « par l’entremise de Brinon, le maréchal demanda et obtint trois exemptions pour « épouses d’aryens » appartenant à la haute société » mais il précisait dans une note de lecture seulement deux exemptions accordées à « la comtesse d’Aramon, la marquise de Chasseloup-Laubat » et rajoutait prudemment « un troisième cas que nous n’avons pas pu identifier ».


En 1979, Henri Amouroux, dans « La vie des français sous l'Occupation » (Fayard), confirmait ce doute et se limita à nommer deux cas sur trois : 
« Avec Mme de Brinon sont également exemptées trois personnes (dont la comtesse d'Aramon et la marquise de Chasseloup-Laubat), en faveur desquelles le maréchal Pétain est intervenu le 12 juin 1942. » (19)


En 1985, Maurice Rajsfus dans « La police de Vichy » (Le Cherche Midi), au chapitre de la police française et l'étoile jaune, parle « d’un certain nombre de dérogations au port de l'étoile jaune ». Il cite celles accordées à Mme de Brinon, à la comtesse d'Aramon et à la marquise de Chasseloup-Laubat, mais il donne une source exacte que pour Mme de Brinon. (20)

En 2002, dans son livre « Opération Etoile Jaune » (Le Cherche Midi), Rajsfus, outre les exemptions accordées à Mme de Brinon, la comtesse d'Aramon, et la marquise de Chasseloup-Laubat, rajoute le nom de Mme Pierre Girot de Langlade sans apporter de nouvelle référence documentaire. (21)

L’écrivain Pierre Assouline, dans son roman « Lutétia » (Gallimard, 2005, p. 266) ajoute au trouble en mentionnant aussi la prétendue exemption d’étoile de Mme Girot de Langlade.

A ce jour, aucun document du fonds d’archives de la Gestapo, conservé par le Centre de Documentation Juive Contemporaine, n’atteste de la supposée exemption de Mme Girot de Langlade. 

La baronne sera arrêtée à son domicile du château de Cuts, le 3 janvier 1944. 
Son petit-fils tente une explication à cette arrestation : « Sa soeur, la marquise de Chasseloup-Laubat n’a pas été inquiétée. Les allemands ont profité du fait que ma grand-mère était veuve depuis 1931. Elle était plus vulnérable ». (22)

Internée au camp de Drancy, sa famille cherchera à la faire libérer. Enregistrée sous le patronyme de Langlade, les démarches entreprises concernaient une dame Girot...


Le 20 janvier 1944 elle fera partie du convoi n° 66 pour Auschwitz où se trouvaient, entre autres, la soeur de l’écrivain Max Jacob, Myrté-Léa, le champion olympique de natation Albert Nakache, sa femme et sa fille, et les parents du résistant Raymond Aubrac.
Le 24 janvier 1944, Mme Girot de Langlade sera gazée dès son arrivée au camp, à 61 ans. 

Trois demandes de Pétain restées sans suite...

D’autres demandes d'exemption réclamées par Pétain, seront étudiées lors d'une réunion tenue en présence de l'ambassadeur d'Allemagne Otto Abetz, mais aucune décision ne sera prise indique le rapport de Herbert Hagen, du 18 juin 1942. (23)

Trois personnes sont concernées :
Louise Bergson (Flammarion)

- Louise Neuburger (1872-1946), cousine de Marcel Proust et veuve de Louis Bergson, prix Nobel de littérature 1927, mort en janvier 1941.
Après avoir franchi la ligne de démarcation en Touraine, où les Bergson possédaient une propriété à Saint-Cyr-sur- Loire, elle réussira à se réfugier en Suisse avec sa fille Jeanne (1893-1961), sourde et muette, sculpteur de talent, élève d'Antoine Bourdelle. Elles avaient demandé des laisser-passer mais l'ambassade d'Allemagne avait répondu négativement, au motif que les deux femmes étaient juives. (24)

Là encore, Paxton fait une erreur, puisque parmi les exemptions accordées, il mentionne la veuve d'Henri Bergson page 345 de son ouvrage.


- Colette, nommée « La femme de l'écrivain Henri de Jouvenel » n’était pas Juive ! Mariée en 1912, elle divorce en 1925 et Jouvenel meurt en 1935.
En mai 1943, Colette sera néanmoins concernée par une demande d'exemption d'étoile en faveur de son nouveau mari depuis 1935, Maurice Goudeket (1889-1977), journaliste à " Paris-Soir " en 1938-39. Une demande qui sera refusée.
Arrêté le 12 décembre 1941 dans « la rafle des notables » (743 Juifs français et 300 Juifs étrangers), interné à Drancy puis à Compiègne, il échappa à la déportation grâce aux interventions de Paul Morand auprès de Laval, de Sacha Guitry, Brasillach, Drieu la Rochelle et Suzanne Abetz, l'épouse de l'ambassadeur allemand Otto Abetz, admiratrice de Colette. 

Libéré le 6 février 1942, il sera caché à Saint-Tropez, puis dans le Tarn, avant un retour à Paris, où il restera cloitré dans une chambre de bonne jusqu'à la Libération.
Dans sa demande envoyée au ministre de l'Intérieur, Colette ira jusqu'à mettre en avant sa propre notoriété outre- Rhin :
« Mes livres et ma personne ont toujours reçu, en Allemagne, l'accueil le plus favorable (tournée de conférences à Berlin, Vienne). D’autre part, les autorités occupantes m'ont témoigné, ici, chaque fois que l'occasion s'en est présentée, le maximum de courtoisie et de bienveillance ». (25)


Kostia Konstantinoff (dr)
- Kostia Konstantinoff (1903-1947), compositeur et pianiste classique, chargé de la programmation musicale de Radio Paris, et chef de l'Orchestre de Paris.
D'abord considéré comme orthodoxe puis comme juif par le Commissariat Général aux Questions Juives (26), son cas fut étudié à la Libération par la commission d'épuration mais sans sanction. (27)


Reprenant sa carrière musicale en 1946 avec de nombreux concerts internationaux, il mourra dans un accident d'avion aux Etats-Unis, le 30 mai 1947 à 43 ans. 

A SUIVRE Vie économique, indicateurs de la police, pillage des oeuvres d'art...


(1) CDJC LXXXVI-63 Verordnungsblatt - Journal officiel n° 63 du 1er juin 1942 -
(2) CDJC XLIXa-38 Note du 19 juin 1942 du SS Obersturmführer Heinz Röthke
(3) CDJC XLIXa-38 Note du SS-Obersturmführer Heinz Rôthke adressée à Théodor Dannecker, chef de la section IV J de la Gestapo à Paris, chargé de la « question juive » et représentant d’Eichmann en France
(4) CDJC XLIXa-13 Lettre du 14 mai 1942, de Théodor Dannecker, chef de la section IV J de la Gestapo à Paris, chargé de la mise en place de la 8e ordonnance.
Au camp de Drancy, où l’étoile sera distribuée à partir du mardi 16 juin, juifs hongrois, bulgares ou turcs - regroupés à partir du 3 juillet 1942 - ne seront pas astreints immédiatement au port de l'étoile. "Un privilège qu'ils perdent le 10 août" précisent Annette Wieviorka et Michel Laffitte dans "A l'intérieur du camp de Drancy" (Perrin 2012) p.136
(5) Serge Klarsfeld : « La Shoah en France », tome 2, Fayard, 2001, p. 380
CDJC CCCLXXVII-5 Note de service du 18 juin 1942 du commandant Laurent
(6) CDJC XLIXa-53 Note du 7 mai 1942 de Théodor Dannecker, du service IV J de la Sipo-SD de Paris
(7) Léon Poliakov : «L’Etoile jaune », CDJC – Editions du Centre, Paris 1949, p. 41
(8) CDJC XLIXa-32 Rapport du 10 juin 1942 du service de propagande du Militärbefehlshaber in Frankreich adressé à Helmut Knochen, chef du Sipo-SD (Sicherheitspolizei), la Police de Sûreté et service de Sécurité allemand en France
(9) CDJC CDXXVIII-82
(10) CDJC XLIXa-90a et
Serge Klarsfeld : " L'Etoile des Juifs" (L'Archipel 1992), p. 128
(11) AN F60 1485
(12) Compte rendu du mariage de la baronne de Séroux, fille de la marquise de Chasseloup-Laubat, paru dans le Courrier de l'Oise du 19 juin 1927
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(13) CDJC XXVa-164 et CDJC XXa-174
(14) CDJC XXVa-206a Trois certificats d’exemption valables jusqu’au 31 août 1942 et CDJC XXVa-172, attestation du 13 juillet 1942 concernant Mme d’Aramon, limitée jusqu’au 31 août 1942 et prolongée jusqu’au 30 novembre 1942
(14bis) En avril 1937, les obsèques d’Edgar Stern furent célébrées par le grand rabbin de Paris Julien Weill. L’hôtel particulier des Stern, au 20, avenue Montaigne, sera occupé par les Allemands et pillé de son exceptionnelle collection d’objets et de meubles Louis XVI. Leur propriété de Villette à Pont-Saint-Maxence (Oise), achetée en 1900, sera également envahie par les troupes d’occupation, et les Jeunesses pétainistes, avant de devenir un centre de convalescence pour prisonniers et les troupes américaines
Maurice Stern, marié avec Alice Goldsmith (1906-2008), verra sa descendance perpétuer la banque Stern, avec leur fils Antoine (1925-1995), et leur petit-fils Edouard Stern (1954-2005), mort assassiné.
Maurice Stern sera déchu de la nationalité française, par un décret de Vichy du 6 septembre 1940, pour avoir quitté le territoire national, en application de la loi du 23 juillet 1940. Son nom côtoie ceux de l’ancien ministre de l’Air Pierre Cot, cinq membres de la famille de Rothschild, David David-Weill, les journalistes Geneviève Tabouis, Henri de Kerillis, Emile Buré, André Géraud « Pertinax » et Elie Joseph Bois, rédacteur en chef du « Petit Parisien »
(14ter) Lire Christian Font et Henri Moizet « Les Juifs et l'antisémitisme en Aveyron », Savoir et Faire, CDDP de Rodez - CDIHP Aveyron - CRDP de Midi-Pyrénées, 1994
(15) Entretien avec l’auteur - novembre 2015
(16) Courriel de Robert O. Paxton du 13 novembre 2015
(17) Mickaël R. Marrus et Robert O. Paxton « Vichy et les Juifs » (Calmann-Lévy, 2015), p. 344 et 345
(18) Léon Poliakov : «L’Etoile jaune ». op. cit. p.62
(19) Henri Amouroux : » La vie des français sous l'Occupation " (Fayard, 1979) pages 382 et 383
(20) Maurice Rajsfus : « La police de Vichy » (Le Cherche Midi, 1995) p. 109 : CDJC XXVa 174 Trois documents du 13 juillet au 31 août 1942, signés Hagen, concernant l’exemption de Mme de Brinon
(21) Maurice Rajsfus : « Opération Etoile Jaune » (Le Cherche Midi, 2002) p. 74
(22) Entretien avec l’auteur - novembre 2015
(23) CDJC-XLIXa-91b Note du 18 juin 1942 du SS Herbert Hagen
(24) CDJC II-178 : Note du 26 juin 1941 de Rudolf Schleier, numéro 2 de l'ambassade
(25) CDJC-CXIII-9 Lettres du 31 mai 1943 et du 19 juin 1943 échangées entre Colette et Joseph Antignac, directeur de cabinet du Commissariat général aux questions juives
(26) CDJC CXIII-32 Lettre du 5 novembre 1943 de Heinz Röthke. CDJC XXXII-152a et 153 du 22 décembre 1943 du directeur du statut des personnes
(27) AN-F21 8103, dossier n° 3
Yannick Simon : "Composer sous Vichy", éditions Symétrie, 2009
Limor Yagil : "Au nom de l'art 1933-1945 - Exils, solidarités et engagements", Fayard, 2015
Cécile Méadel : « Pauses musicales ou les éclatants silences de Radio-Paris »
Myriam Chimènes : « La vie musicale sous Vichy », Complexe, 2000

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