dimanche 29 janvier 2012

L'étoile jaune dans d'autres pays que la France

Le brassard polonais

Dans d’autres pays que la France, on porta aussi l’étoile jaune...

 Le mot « Juif » devient  "Jude" en Allemagne, "Jood " aux Pays-Bas, « J » en Belgique, « HZ » en Slovaquie.

POLOGNE.- Le « marquage » des Juifs voulu par les nazis commença par la Pologne.
A partir du 1er décembre 1939, les juifs de plus de 12 ans devaient porter un brassard blanc, large de 10 cm, au bras droit avec, au centre, une étoile de David bleue. Le décret est signé à Cracovie, le 23 novembre 1939 par Frank, Gouverneur Général pour les territoires polonais occupés. Dans les autres parties de la Pologne, annexées par l'Allemagne, il fallait deux étoiles " à porter cousues sur le vêtement, du côté gauche sur la poitrine, et du côté droit sur le dos ".
Visionner ce rare film en couleurs de 1939, tourné à Cracovie.

CROATIE.- L'étoile jaune est portée dès le 22 mai 1941, les Oustachis décrètent que les Juifs devaient porter l’étoile jaune. Il s’agissait d’un brassard jaune, avec une étoile noire au centre.

ROUMANIE.- A partir du 3 septembre 1941, le port de l'étoile sera étendu à l'ensemble du pays : une étoile noire sur fond blanc. Le 6, Filderman et le grand rabbin Safran adjuraient le patriarche de l’église orthodoxe Nicodème d’intervenir pour empêcher la profanation de l’étoile de David. Le 8, le président du conseil Antonesci accepte et le 10, le préfet de police de Bucarest informe le président de la communauté de rite espagnol que ses membres ne porteraient plus aucun signe distinctif.
Le 26 février 1943, une ordonnance du gouverneur militaire de Bucovine, Corneliu Calotescu imposa l’étoile dans sa juridiction, sauf aux convertis, aux femmes juives mariées à des chrétiens, ou ayant des enfants issus d’un mariage avec un chrétien.

Dans l'armée, le grade des juifs est représenté par des étoiles jaunes, le port des feuilles de chêne sur la casquette leur étant interdit. (1)

ALLEMAGNE.- Un décret du 19 novembre 1941 oblige tous les Juifs allemands habitant sur le territoire du IIIe Reich à porter sur le côté gauche de la poitrine une large étoile jaune avec le mot "Jude".

BELGIQUE.- Le port de l’étoile, marquée d’un « J », est imposé par l’ordonnance du 1er juin 1942. Le 5 juin, les bourgmestres de l’agglomération de Bruxelles, présidés par  Coelst, écriront au conseiller supérieur de l'administration militaire des autorités d’occupation : «  Vous ne pouvez exiger de nous une collaboration à son exécution. Un grand nombre de juifs sont belges, et nous ne pouvons nous résoudre à nous associer à une prescription qui porte atteinte aussi directement à la dignité de tout homme quel qu’il soit " d'autant plus qu'elle implique " l'interdiction de porter les insignes des ordres nationaux "». (2)
A Liège, le bourgmestre Bologne écrira le 9 juin 1942 au chef militaire Busch :
« Il me revient de source sûre qu’à Bruxelles, la Kommandantur se charge de la distribution de ces insignes… J’aime à croire que vous voudrez bien prendre la même mesure à Liège, car, il nous serait pénible de devoir nous-mêmes procéder à la remise des dits insignes ». (3)
Quelque 780 membres de la communauté juive de Liège seront déportés.
En 2010, le bourgmestre De Meyer annonça que Liège présentait ses excuses pour la contribution de son administration et de son personnel dans les déportations. Anvers et Molenbeek avaient fait de même en 2007 et 2005.
Dans un courrier du 24 août 1942, l'association des Juifs de Belgique (AJB) écrira à la reine Elisabeth de Belgique en faveur de "Monsieur Samuel", dit Charles Krivine, vice-président de l'AJB pour obtenir "une mesure exceptionnelle" afin qu'il soit exempté du port de l'étoile avec sa femme Sophie et sa nièce Frajda. (4)

TCHEQUIE.- En Tchéquie (dans le ghetto juif de Terezin en Bohême centrale, à 60 km de Prague), des maillots de football étaient frappés de l'étoile jaune.

Dans le ghetto de Budapest en Hongrie
(Photo Magyar Nemzeti Muzeum Torteneti Fenykeptar)
HONGRIE.- En Hongrie, sur ordre d'Eichmann, entre fin mars et fin avril 1944, les Juifs se voient obligés de porter l'étoile jaune. Lire ICI la Shoah en Hongrie.

BULGARIE.- En Bulgarie, le métropolite Stéphane prendra la défense des juifs le 27 septembre 1942 après de nouvelles mesures anti-juives. Le ministre de l’Intérieur acceptera de recevoir une délégation juive venue lui apporter une pétition. Le ministre de la Justice exigera que le port de l’étoile ne soit plus obligatoire et qu’on mette fin à toutes les expulsions. 
En mars 1943, un rapport indique que le gouvernement suspend l’obligation de porter l’étoile pour les juifs italiens, mais elle sera rétablie plus tard. (5)

DANEMARK.- Au Danemark, le roi Christian X, contrairement à une légende solide, n’a pas porté l’étoile ou menacé de la porter si elle était imposée.

La Constitution de 1848 garantissait les libertés religieuses et Renthe Fink, le représentant du Reich à Copenhague, tenta en vain d’obtenir des mesures antisémites du gouvernement danois, après l’invasion d’avril 1940. 

Le gouvernement menaça de démissionner en cas de mesures antisémites et se trouva relayé par des manifestations anti-nazies avec port de badges rouge et blanc d'hommage au roi, et d'étoile jaune rebaptisée "Pour le Sémite", en référence à la médaille allemande "Pour le mérite".
La rafle, dans la nuit du 1er au 2 octobre 1943, sera un échec, la communauté juive ayant été prévenue : 472 juifs seront arrêtés et la Suède accueillera 6.800 personnes. (6)

HOLLANDE.- En Hollande, les femmes juives de plus de 45 ans sont exemptées d’étoile lorsqu’elles vivent en mariage mixte. Même disposition pour les juifs et juives vivant en mariage mixte et qui se sont faites stériliser. Des médecins s’opposeront à ces stérilisations. (7)

ILES ANGLO-NORMANDES.- Dans les Iles anglo-normandes, la 8e ordonnance sera enregistrée le 30 juin 1942 par le tribunal royal de Guernesey mais, sur l’intervention du gouverneur et du procureur général, elle ne sera pas enregistrée à Jersey par le bailli Alexander Coutanche (premier citoyen, chef du législatif et du judiciaire).

Passant outre, Wilhelm Casper adressera au haut commandement SS à Paris, la liste des juifs des deux îles. Il demandera si les juifs anglais, comme ceux d’autres nationalités, devaient porter l’étoile, avec la mention « Jew ». (8)


MONACO.- Le prince Louis II signe tardivement une ordonnance imposant un Statut des Juifs le 28 février 1942 mais ils ne porteront pas l'étoile jaune. 
Lire l'article complet de Monaco Hebdo et ICI.
Le 27 août 2015, le prince Albert II a officiellement demandé pardon pour l’intervention de la Police monégasque pendant la rafle de la nuit du 27 au 28 août 1942, faite en l’absence du Prince Louis II et du Ministre d’Etat.
Le prince a dévoilé une stèle au cimetière de Monaco qui comprend les noms des 90 Juifs monégasques ou résidents, dont 66 furent raflés. Seul neuf d’entre eux ont survécu.
Serge Klarsfeld, qui est à l'origine de ce travail de mémoire de la Principauté, est revenu sur les circonstances de ces arrestations dans une interview à "Actualité Juive" du 3 septembre :
" C’est le ministre d’Etat par intérim - un vichyste - qui, sans demander l’autorisation, a accédé aux demandes du gouvernement Pétain. La police monégasque a alors arrêté 65 juifs, des non-résidents. Elle a ciblé les juifs considérés comme apatrides et ceux des nationalités déportables. Certains venaient se réfugier quelques jours à Monaco, le temps que l’orage passe… 44 d’entre eux ont été arrêtés, mais pas les enfants. Ensuite, sous l’occupation italienne, les Italiens ne touchaient pas aux juifs ! Sous l’occupation allemande, cela a changé. Au total, 76 juifs ont été arrêtés à Monaco et une quinzaine juste en dehors. Le Prince a tenu à ce que les noms de ces derniers soient indiqués sur le monument aux victimes de déportation. "

GRECE.- A Salonique, l'étoile jaune sera imposée aux juifs par l'ordonnance du 6 février 1943. Signée par le SS Dieter Wisleceny, elle rappelle que la communauté juive de Salonique a l'obligation de porter l'étoile, dès l'âge de 5 ans.
L'étoile porte un numéro. Les enfants issus de mariages mixtes et les personnes converties ne sont pas dispensées du port de l'étoile. Lire ici

ALGERIE.- Le décret Crémieux qui donna la nationalité française aux Juifs d'Afrique du Nord est abrogé le 7 octobre 1940  par Marcel Peyrouton, ministre de l'Intérieur de Vichy et ancien secrétaire général du Gouvernement général à Alger. Les Juifs d'Algérie se retrouvent dans une situation d'infériorité légale par rapport aux Musulmans, qui peuvent toujours demander la naturalisation à titre individuel.
Le débarquement des forces alliées le 8 novembre 1942, dispensera les Juifs de porter l'étoile. 

MAROC.- Le pays n'ayant pas été occupé par les allemands, le port de l'étoile ne s'est pas posé mais le sultan Ben Youssef, futur Mohammed V (1909-1961), signa un dahir le 31 octobre 1940, instaurant le numerus clausus dans les professions libérales et l’enseignement
A partir du 1er janvier 1941, il se réserva le droit de contrôler l’application de ces mesures imposées par le résident général, le général Noguès. 
Pour la fête du trône de 1941, le sultan invita tous les rabbins du Maroc, la communauté juive représentant alors près de 300.000 personnes.
L'historien Georges Bensoussan démonte ICI l'attitude du sultan marocain, qui n'a jamais vraiment protégé la communauté juive marocaine. Il rappelle que le port de l’étoile jaune est une mesure allemande qui n’a jamais été appliquée en zone libre, notamment le Maroc et l’Algérie.
En 2005, Serge Berdugo, secrétaire général du Conseil des communautés israélites du Maroc, rappelait que « les avocats juifs étudiaient les dossiers dans leur bureau avant de confier la plaidoirie à leurs associés musulmans ».
En France, Marocains et Tunisiens ont été dispensés d’étoile : 
Kurt Schendel, du service de liaison de l’UGIF, au printemps 1944, précise qu' « Il n’y a pas d’ordonnance allemande stipulant que les Marocains et les Tunisiens sont exclus du port de l’étoile, mais l’ordonnance du 28 mai 1942 qui spécifie les nationalités devant porter l’étoile est restrictive. Dans ces conditions, les Marocains et Tunisiens, protégés français, ne perdant pas leur nationalité marocaine et tunisienne, ne sont pas astreints au port de l’étoile ». (9)

TUNISIE.- Les Allemands, refoulés d’Egypte après El Alamein et Tobrouk, arriveront à Tunis le 9 novembre 1942. La Tunisie sera le seul pays d’Afrique du Nord à avoir été occupé jusqu’à la retraite allemande de mai 1943. Les lois de Vichy s’appliqueront mais le gouvernement italien s’opposera aux textes antisémites contre ses 5.000 ressortissants, dont de nombreuses familles aisées, appelées les « Livournais » ou « Grana ». (10)
L’étoile ne sera pas imposée pour ne pas choquer les nombreux étrangers résidant à Tunis (11) mais, le 9 décembre 1942, après une prise d’otage d’une centaine de notables juifs, 2.000 hommes sont arrêtés. Ils devront porter sur le dos et la poitrine une étoile jaune, apparente «  pour permettre de les reconnaître même de loin et de tirer dessus en cas d’évasion ». (12)
En février et mars 1943 à Djerba, des saisies d’or et d’argent se feront sous la menace dans les banques de Gabès. Le commandant Werner Best exigea que tous les juifs des deux sexes de plus de six ans portent l’étoile. 
Le colonel Walter Rauff, concepteur des chambres à gaz mobiles, demanda officiellement le 17 mars 1943 au préfet de police, d'astreindre les Juifs au port de l'étoile mais, après la libération par les Alliés le 7 mai, les dispositions prises seront abrogées. (13)
" Cette requête suscita beaucoup d'embarras à la Résidence (ndlr : du résident-général, l'amiral Estéva) qui, entre autres considérations, n'apprécia guère que seuls les Juifs de nationalité française et tunisienne, à l'exclusion des Juifs italiens fussent obligés de porter un signe distinctif " souligne Michel Abitbol dans " Les Juifs d'Afrique du Nord sous Vichy " (Maisonneuve & Larose, 1983) p. 144. (CDJC : CCCLXXXVIII-26). 
" Son Altesse - estima le Conseiller juridique au gouvernement tunisien - ne manquerait d'y voir, quant à ses sujets, une mesure prise contre leur nationalité plutôt que contre leur race ".
Un décret beylical du 12 mars 1942, portant Statut des Juifs, stipulait dans son article premier :
" Sur tout le territoire de la Régence, toutes les personnes de l'un ou l'autre sexe considérées comme Juives au sens de l'article 2 du décret du 12 mars 1942, devront à partir de l'âge de 18 ans, porter obligatoirement un insigne de couleur jaune, représentant une étoile à six branches. Cet insigne sera confectionné en tissu de couleur jaune citron et devra avoir un diamètre de cinq centimètres. Il devra être solidement cousu, par toutes ses branches, à la manière des écussons sur le vêtement, dans la partie gauche de la poitrine et être parfaitement visible ". (Ibid p. 145)
Michel Abitbol rappelle qu'un délai minimal de deux semaines devait être laissé aux intéressés pour confectionner les insignes mais " les Allemands avaient des soucis autrement plus urgents que celui de veiller au port de l'étoile jaune : la " ligne Mareth " venait d'être défoncée par les Alliés qui du 20 mars au 14 avril repoussèrent les forces de l'Axe de Sfax, Sousse et d'Enfidaville ".
Il donne aussi une autre explication à l'oubli allemand d'imposer l'étoile, avancée par Eugène Boretz dans " Tunis sous la croix gammée " (Alger, 1944) p.37 : " cette omission serait due au désir des SS de ne pas choquer les très nombreux étrangers résidant à Tunis ".
Moncef, Bey de Tunis, n'aura aucune attitude hostile envers les Juifs Tunisiens. 
Il refusa de collaborer avant d'être exilé : " Son Altesse ne manquerait pas d'y voir, quant à ses sujets, une mesure prise contre leur nationalité plutôt que contre leur race ", estima le conseiller juridique du gouvernement tunisien dans un courrier au résident général de France, l'amiral Estiva, le 20 mars 1943. (14)
Lire aussi : "Etoile jaune et croix gammée" de Robert Borgel (Editions Le Manuscrit, 2007)

MARTINIQUE.- L'amiral Georges Robert appliqua les lois antisémites de Vichy jusqu'au 16 juillet 1943. En août 1941, l'île comptait 55 personnes recensées comme juives (dont 24 enfants). Mme Sarah Lazareff, épouse du fondateur de la distillerie Clément, se présenta d'elle-même aux autorités et aurait demandé, par solidarité avec les autres juifs, à être enregistrée et à porter l'étoile jaune mais, souligne William Miles, rien n'indique que l'étoile fut portée à la Martinique. (15)

GUADELOUPE.- Le gouverneur Constant Sorin, était un "protégé" de Georges Mandel qui l'avait nommé à ce poste en avril 1940. Il se rallia à Vichy en juillet.  Son épouse était juive et en novembre 1943, il demanda un congé au gouvernement. En 1945, dans l'état-major du général Leclerc, il participa au débarquement en Indochine. (16)

A Prague, entre septembre 1941
et décembre 1944.
(Photo Czechoslovak News Agency)
(1) CDJC-CDXLIV-10 Lettre du 8 janvier 1944 de l’attaché militaire auprès de la légation allemande à Bucarest à l’état-major de l’armée.
(2) CDJC-CDLXIII-117 Lettre du 2 juin 1942 et CDJC-CDLXIII-160
(3) Thierry Rozenblum : «  Une cité si ardente – l’administration communale de Liège et la persécution des juifs 1940-1942 » (Revue d’Histoire de la Shoah n° 179 – 203 – p. 9 à 49.

(4) CDJC-CDLXIII-119 Lettre du 24 août 1942 destinée à la reine Elisabeth demandant la dispense du port de l'étoile jaune pour la famille Krivine.
(5) CDJC-XXVa-290 Lettre du 20 avril 1943 du Dr Gossmann, de l’ambassade d’Allemagne à Paris, accompagnée d’un rapport du 12 mars 1943.
(6) Raul Hilberg : " La destruction des juifs d'Europe " (Gallimard, 1991).
(7) CDJC-CDXLIV-3 Ensemble de documents du 14 juillet au 28 août 1943.
(8) Frederick E.Cohen : « Les juifs dans les îles de Jersey, Guernesey et Sercq sous l’occupation allemande 1940-1945 » - Revue d’Histoire de la Shoah n°168 – 2000 – p.57 à 106.
(9) CDJC-CDXXIV-6 Notes de Kurt Schendel.
(10) CDJC-XXVa-250 Note du 11 septembre 1942. Hagen demande à Oberg de vérifier si les autorités françaises ont été sous la pression des autorités allemandes pour résoudre la question juive à Tunis.
(11) Eugène Boretz, «  Tunis sous la Croix Gammée », p.37.
(12) Michel Abitbol : «  Les juifs d’Afrique du Nord sous Vichy » (Riveneuve, 1998) p.186

(13) CDJC-CCCLXXXVIII-18 et 19 Témoignages visés par le tribunal militaire permanent de Tunis et restitution des amendes imposées aux collectivités juives.
(14) CDJC-CCCLXXXVIII-26 
(15) William Miles : La créolité et les juifs de la Martinique (Revue du Centre de recherche sur les pouvoirs locaux dans la Caraïbe (L'Harmattan, 2010) 
(16) Jacques Cantier, Eric Jennings : L'Empire colonial sous Vichy (Odile Jacob, 2004) et Eric Jennings : Vichy sous les tropiques (Grasset, 2004)





Aucun commentaire: