dimanche 11 décembre 2011

Marcel Lattès, le compositeur oublié



Compositeur de talent, Marcel Lattès obtiendra une exemption d'étoile qui lui permettra un répit de quelques mois avant sa déportation en décembre 1943.

CDJC-XXVa-185 - L'exemption accordée à Marcel Lattès.

Marcel Lattès obtiendra une exemption provisoire, valable à compter du 15 mai 1943, " en attendant qu'il soit statué définitivement sur son ascendance " souligne l'attestation délivrée pour quatre mois, signée par Röthke, le chef du " service Juif" de la SS à Paris. (1)
On ignore les circonstances exactes et les appuis qui lui ont permis d'obtenir cette exemption mais sa petite-fille, Variety Moszynski, apporte ce témoignage, recueilli  en 2008 : " En 1943, Marcel a reçu un document qui lui permettait de travailler et il avait dû collecter plein de lettres de personnes le plus haut placées possible disant combien il était français ". 

De son vrai nom Marcel Moïse Alfred Lattès, ce compositeur de talent est né à Nice le 11 décembre 1886.
Premier prix de piano au Conservatoire de Paris en 1906, élève de Louis-Joseph Diémer et de Charles-Marie Widor, sa notoriété est liée aux succès d'oeuvres écrites avec le parolier Albert Willemetz. 

De la comédie musicale...

Il est l'auteur prolixe d'opérettes et de comédies musicales à succès entre 1908 et 1935. Notamment 
" Le Diable à Paris " (1927, avec Dranem) et surtout " Arsène Lupin banquier ", créée en mai 1930 aux Bouffes Parisiens avec Koval et Jean Gabin, comme " jeune premier comique ", d’après l'oeuvre de Maurice  Leblanc (1864-1941), son oncle, créateur du célèbre personnage "gentleman cambrioleur". (2)

Les musicologues qualifient Lattès de " compositeur savant et subtil orchestrateur, qui possédait aussi un grand sens de la mélodie originale ".  
Dans " Le Diable à Paris ", il intégra des rythmes basques, comme le fandango, vingt ans avant Francis Lopez.

... Aux musiques de film

Avec le déclin de la comédie musicale, il entreprend de 1929 à 1941 une carrière de compositeur de musique pour une quarantaine de films de grands réalisateurs comme Pabst (Du haut en bas, 1933), Karl Anton, Abel Gance (Lucrèce Borgia, 1935), Maurice Tourneur (Avec le sourire, 1936), André Berthomieu, Christian-Jaque, Jean Dréville, Marcel L'Herbier (Entente cordiale, 1939).
Il signa la musique des premiers films de l'argentin Carlos Gardel, tournés en France, " La Casa es seria ", " Esperame " en 1932, et " Melodia de Arrabal " en 1933.
Arletty chantera sa chanson " Et le reste " dans le film " Maquillage " (1932). 
Il écrit aussi des musiques de chansons, comme "Je t'attendrai" en 1932, avec Saint-Granier.
Sa filmographie s’arrête en 1940 avec " Elles étaient douze femmes " de Georges Lacombe, interprété par Gaby Morlay. (2 bis)

La rafle des "notables"

Engagé en 1914 - il servira dans les ambulances russes - croix de guerre et officier de la Légion d'honneur, Lattès est arrêté le 12 décembre 1941 lors de la rafle dite " des notables israélites ", en représailles d'attentats anti-allemands. Cette rafle entraîna l'arrestation de 743 Juifs, en grande majorité français. Des chefs d'entreprises, des ingénieurs, des médecins, des artistes, des avocats, des universitaires. 
Ces " français israélites " seront détenus au camp de Royallieu-Compiègne, avant leur transfert à Pithiviers et Drancy, puis Auschwitz. 
Lattès y retrouva René Blum, le frère de l'ancien président du conseil Léon Blum, ancien directeur du Théâtre de Monte-Carlo, mais aussi des ténors du barreau de Paris comme les avocats Pierre Masse, Gaston Crémieux, Théodore Valensi, Edouard Bloch, Maurice Azoulay et Albert Ulmo.

Parmi les raflés se trouve aussi Jean-Jacques Bernard, romancier et dramaturge (fils de Tristan Bernard) qui relatera après guerre sa détention dans «  Le Camp de la mort lente ». A propos de Lattès, il écrit : «  Le compositeur Marcel Lattès arriva les mains dans ses poches, sans valise, sans couverture, souriant, persuadé et répétant à chacun que cette histoire était cocasse et que nous serions sûrement libérés avant vingt-quatre heures » . (3) 
D'après sa petite-fille, Lattès retrouva la liberté grâce à  Sacha Guitry, et son frère Georges Lattès, banquier.
Son exemption d'étoile jaune lui permettra de travailler mais la police viendra à nouveau l'arrêter à son domicile le 15 octobre 1943
Une arrestation qui, semble-t-il, aurait eu à voir avec une femme et une dispute avec un officier allemand, précise Variety Moszynski. (4)
Marcel Lattès sera du convoi n° 64 du 7 décembre 1943 pour Auschwitz. Il meurt le 12 décembre, au lendemain de son 57e anniversaire.

(1) CDJC-XXVa-185 Exemption du 15 mai au 15 septembre 1943, et prolongation jusqu'au 30 novembre 1943.
(2) Pour découvrir son oeuvre : voir l'Encyclopédie multimédia de la comédie musicale 1918-1940.
(2 bis) Sa filmographie complète sur le site Les Gens du Cinéma.
(3) Jean-Jacques Bernard : " Le camp de la mort lente " (Editions Le Manuscrit, 2006) p.40.
(4) Témoignage de sa petite fille Variety Moszynski, recueilli en janvier 2008 (décédée en 2010).

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