dimanche 19 février 2017

Papon, Tuaillon, Chaigneau : la préfectorale et l'étoile jaune

Une curieuse exception à la règle de la délivrance des exemptions par les seules autorités allemandes concerne Maurice Papon. L'ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde, a-t-il menti à son procès ?

Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture de Gironde (dr)
Maurice Papon (1910-2007) a été condamné en 1998 pour complicité de crimes contre l'humanité pour des actes commis lorsqu'il était secrétaire général de la préfecture de Gironde, de 1942 à 1944, sous l'Occupation allemande.
Le 16 février 1998, lors de la 68e journée de son procès devant la cour d'assises de la Gironde, il affirma avoir accordé pas moins de 1.182 dérogations au port de l'étoile jaune.
« Ce qui donnait une chance supplémentaire aux juifs d'échapper aux allemands » déclare-t-il. 
Elles auraient concerné 951 français et 231 étrangers. 
Michel Slitinsky, partie civile à l'origine du procès, contestera ces chiffres évoquant seulement 11 dérogations accordées, sans donner plus de détails.
Maurice Papon, interrogé le 5 décembre 1997 par le procureur général sur l'application de la 8e ordonnance, répondra : « Le premier choc que j'ai eu en arrivant à Bordeaux, et en prenant possession du poste de secrétaire général, ça été l'étoile jaune qui venait d'être distribuée quelques jours avant mon arrivée
J'en ai constaté les effets et j'en ai condamné les méthodes, et je dois dire que l'opération étoile jaune a, pour moi, effacé un peu les effets de la loi de février 1942, laquelle est tombée en désuétude pour la bonne raison que sont survenus des évènements plus dramatiques, précisément les convois. L'étoile jaune c'était en mai. Dès juillet, les allemands exigeaient la livraison d'hommes et de femmes innocents ». (93)

Dès 1945, Maurice Papon poursuivra sa carrière de haut fonctionnaire : au ministère de l'Intérieur, puis préfet de Corse (1946), préfet de Constantine (1949), secrétaire général de la préfecture de police de Paris (1951-1954), secrétaire général du protectorat du Maroc (1954-1955), préfet régional pendant la guerre d'Algérie (1956-1958), préfet de police (1958-1967). Il entame alors une carrière politique : député du Cher (1967-1978), maire de Saint-Amond-Montrond (1971-1983), ministre du Budget (1978-1981).
Inculpé de crimes contre l'humanité le 19 janvier 1983, suite à des révélations de la presse, il sera condamné à dix ans de réclusion criminelle. Libéré en 2002 pour raisons de santé, il meurt le 17 février 2007 à 96 ans...

La zone libre sans étoile

La zone libre, au sud de la ligne de démarcation, se trouvait depuis la signature de l’armistice du 22 juin 1940, sous l’autorité du gouvernement du maréchal Pétain, à Vichy. Elle sera envahie le 11 novembre 1942 par les allemands et les italiens, suite au débarquement allié en Afrique du Nord le 8 novembre, et deviendra alors la zone sud.
Début juillet 1942, des notes d’indicateurs de Bordeaux et Biarritz, insistent sur l’incompréhension de voir des Juifs réfugiés en zone libre ne pas porter l’étoile : 

« On se demande pourquoi les Juifs riches de Paris ne portent pas l’étoile jaune ». 
Ils donnent les exemples des frères Lafitte, de Madame Montesquio, de la fille d’André Citroën, le constructeur automobile, de Madame de Brinon... (94)
Pétain s’opposera à l’extension du port de l’étoile en zone libre, même après son envahissement. 
Mais, le 26 août 1942, la grande rafle de la zone libre entraînera l’arrestation, dans 40 départements, de près de 6.584 Juifs étrangers au 28 août, qui croyaient y avoir trouvé refuge. (95)
Par sa loi du 11 décembre 1942, Vichy avait instauré la mention « JUIF », tamponnée à l'encre rouge, sur les cartes 
d’identité et d’alimentation dans toute la zone sud. 
Un dispositif déjà en vigueur à Paris, suite à une ordonnance du préfet de police du 10 décembre 1941.
« Moi vivant, l'étoile juive ne sera pas portée en zone libre » avait dit Pétain au grand rabbin Isaïe Schwartz. (96) 
Laval arrêté en août 1945, apportera des précisions sur ce "tampon" dans les mémoires qu’il rédigera dans sa cellule : « Je refusai l'obligation que les Allemands et le commissariat général voulaient imposer aux Juifs en zone sud de porter l'étoile jaune. Les Allemands (...) avaient exigé la loi instituant l'obligation de faire figurer le mot "Juif" sur les cartes d'identité et de ravitaillement. (...) Ce fut le moindre mal, car l'insertion sur les cartes ne gênaient pas les Juifs vis-à-vis des autorités françaises. Elle leur permettait d'échapper, comme travailleurs, au départ pour l'Allemagne, car j'ai toujours donné l'instruction de les exclure des départs. Ils furent seulement requis au tout dernier moment pour les chantiers Todt et il y en eut un nombre infime »... (97)

En dépit de l’opposition de Vichy à l’extension de l’étoile jaune, l’envahissement de tout le territoire après le 11 novembre 1942, suscita les ardeurs des forces d’occupation.

Louis Tuaillon : le sous-préfet résiste

Louis Tuaillon (dr)
Dans le Pays Basque, où la proximité de la frontière permet à de nombreux Juifs de passer en Espagne, le sous- préfet d’Oléron Sainte-Marie, Louis Tuaillon (1904-1947), écrira le 29 mai 1943, un courrier pour le moins courageux au chef de la Sûreté allemande de Tardets.
Suite à l’évacuation des Juifs de la côte Basque, réfugiés dans plusieurs communes de l'arrondissement, ils ont été « mis dans l'obligation de porter l'étoile jaune à compter du 26 mai » et de se présenter « chaque semaine à la mairie ». 
Le sous-préfet, en l'absence d'instructions, estime qu'il n'y a pas lieu de considérer ces « invitations comme devant être suivies d'effet ». Il souligne qu'aucun texte français n'a imposé l'étoile dans la zone sud.
Et de conclure : « si vous pensiez devoir maintenir vos injonctions, je vous serais très obligé de bien vouloir m'en aviser ; je me verrai alors dans l'obligation d'en référer à l'autorité supérieure ». (98)
Louis Tuaillon, né le 11 mai 1904 à Valay (Haute-Saône), débuta sa carrière à 24 ans comme chef de cabinet du préfet de la Haute-Saône. 

Il occupa plusieurs postes de sous-préfet et sera secrétaire général de la préfecture de l’Yonne à la déclaration de guerre. Autorisé sur sa demande à rejoindre son unité du Génie sur le front, il est rappelé après l’armistice dans le corps préfectoral pour occuper par intérim les fonctions de sous-préfet d’Oloron-Sainte- Marie, chargé notamment d’organiser l’accueil et l’hébergement des populations réfugiées. 
Poursuivant sa carrière, il deviendra au cours de l’année 1943, préfet délégué à Limoges puis à Marseille.
Préfet du Lot-et-Garonne sera son dernier poste sous l’Occupation, en février 1944. 
Dès sa nomination, il entama une lutte ouverte avec les autorités d'occupation, condamnant les crimes de la Milice et interdisant à la police et à la gendarmerie de communiquer des renseignements aux occupants.
Arrêté dans la nuit du 8 au 9 juin 1944 par les agents de la Gestapo d’Agen en compagnie de Pierre Brunon, son chef de cabinet, et de Jean Brachard, sous-préfet de Nérac, ils seront déportés à Neuengamme (Allemagne) puis à Terezin (République Tchèque) et seront libérés en mai 1945. A son retour de déportation, Tuaillon est réintégré en mai 1945 dans le corps préfectoral. 

Nommé préfet de Moselle en septembre 1945, il décède en fonction, le 31 mars 1947, d'une crise cardiaque suite à une intervention chirurgicale consécutive à une affection contractée en captivité.



Le préfet Jean Chaigneau et la protection italienne

Dispensés d'étoile jaune, car issus d'un pays allié de l'Allemagne, les ressortissants italiens ont été protégés par leurs autorités consulaires dans tout le sud-est de la France.
A Nice, le préfet
Marcel Ribière (1892-1986), ancien chef de cabinet de Raymond Poincaré, dévoué à Pétain, contribuera à la première rafle des juifs du 31 août 1942 en fournissant des listes à la police française. Quelque 554 Juifs, dont une vingtaine d’enfants seront arrêtés et déportés vers Auschwitz.

Mais, lorsque le 11 novembre 1942, la Wehrmacht franchit la ligne de démarcation pour occuper la zone libre, les allemands concèdent à leurs alliés italiens l’occupation de dix départements (Alpes-Maritimes, Var, Basses-Alpes, Hautes-Alpes, Drôme, Isère, Savoie, Haute-Savoie, Vaucluse, Ain) et la Corse.
Les Italiens sont opposés à la déportation massive des Juifs. Ainsi, le consul italien de Nice, Alberto Calisse, dans une lettre du 12 janvier 1943, souligne que l'étoile jaune «
ne saurait concerner les Israélites résidant dans les zones où cantonnent les troupes italiennes, étant donné que toutes les mesures concernant le problème des Israélites, dans la dite zone doivent être effectuées exclusivement par des organismes italiens ». 

Dès le 27 décembre, il refusa également d’appliquer la loi de Vichy du 11 décembre, obligeant le tampon « J » sur les papiers d’identité des Juifs. 
Aussi, les préfets seront obligés de suspendre le port de l'étoile, fait relevé dans un article du "TImes" du 21 janvier 1943. (99)
Lorsque le 18 février 1943, la police française procède à de nouvelles rafles de juifs étrangers en zone sud, les italiens protègeront les juifs, comme à Annecy où la gendarmerie sera cernée par les militaires italiens qui demanderont la remise en liberté de juifs étrangers arrêtés. (100)
Ribière, en délicatesse avec Vichy car opposé à la politique de la relève, démissionne de son poste en avril 1943. Il sera remplacé en mai par Jean Chaigneau (1895-1955). 

A partir du 23 juillet 1943, il viendra conforter l'attitude italienne, allant jusqu'à ordonner la régularisation de tous les juifs étrangers vivant dans les Alpes-Maritimes. (101)
Il fera aussi disparaître le double des listes de recensement conservées à la préfecture.L'original servira malheureusement, lors de l'occupation allemande, à partir du 10 septembre 1943, pour pratiquer des arrestations massives.
Une véritable panique éclata alors chez les juifs de Nice, arrêtés par milliers, sous les ordres d'Aloïs Brunner.

Depuis son QG de l'hôtel Excelsior, il organise les rafles contre les 1.800 juifs fichés. Il ira en personne au consulat italien récupérer les dossiers mais les diplomates lui répondront qu'ils ont été transférés à Rome...
Jusqu'au 16 décembre, 1.850 juifs seront arrêtés et déportés. Parmi eux, Arno Klarsfeld, arrêté le 30 septembre 1943, le père de Serge Klarsfeld.
(102)

Le préfet Chaigneau ira jusqu'à héberger des familles dans ses appartements de la préfecture, lors de la grande rafle de l’automne 1943.
Arrêté le 14 mai 1944 pour n’avoir pas répondu à la demande du chef départemental de la Milice, transmise le 5 février 1944, de donner la liste des juifs du département.
(103)

Déporté au camp d'Eisenberg, il est libéré et rapatrié le 11 mai 1945.
De retour à Nice, il tente une carrière politique en se présentant aux législatives d’octobre 1945 mais sa liste « Entente républicaine » n’obtiendra que 8 % des suffrages.
Préfet résistant, saint-cyrien, entré dans la préfectorale en 1919, il s'était déjà illustré en Indre-et-Loire.
Préfet à Tours de novembre 1940 à novembre 1941, il fit libérer des juifs prisonniers du camp de La Lande, à Monts, en septembre 1941. 

Il agira après avoir été prévenu par un courrier de Simone Kahn, qu'il avait connu avant-guerre, et qui se trouvait à La Lande avec son fils Robert, et une vingtaine d'autres personnes.
Après avoir vérifié leurs identités, Chaigneau viendra en personne au camp et donnera l’ordre de libérer ces juifs français, et leur fera prendre le premier train pour Paris. 

Pour cette attitude, l’amiral Darlan voudra l'exclure de la préfectorale mais compte tenu de ses états de service durant la guerre de 1914-1918, il sera muté en Seine-et- Marne, jusqu’à sa nomination dans les Alpes-Maritimes. 

(93) Le procès de Maurice Papon (Albin Michel, 1998)(94) CDJC XLIXa-107 Lettre du 9 août 1942, du service IV J de la Sipo-SD de Bordeaux, accompagnée de deux notes d’indicateurs des 4 et 10 juillet 1942.
(95) Lire Serge Klarsfeld : « Vichy-Auschwitz » Le rôle de Vichy dans la Solution finale de la question juive en France. 1942 (Fayard, 1983) p. 135 à 161
(96) Témoignage de Paul Estèbe, chef adjoint du cabinet de Pétain à Raymond Tournoux, cité dans "Pétain et la France", Plon 1980, p.305)
(97) Cité par Michèle Cointet : « Pétain et les Français » (Perrin, 2002), p. 138
(98) Archives départementales des Pyrenées-Atlantiques : lettre du sous-préfet d'Oloron SDA64 - Pau
(99) CDJC XXVa-339 Article du « Times » du 21 janvier 1943
(100) CDJC XXVa-274a Note du 22 février 1943 de Kurt Lischka sur l'attitude italienne
(101) CDJC XXVa-247 Lettre du 23 juillet 1943 du service des cartes d'identité d'étrangers de la préfecture des Alpes-Maritimes au commissaire divisionnaire de Nice et note du 23 septembre 1943 concernant le traitement des Juifs en zone d’occupation italienne
(102) Serge Klarsfeld : " Nice, hôtel Excelsior ", Association Les Fils et Filles des déportés juifs de France, 1998, p.51
(103) Archives départementales des Alpes-Maritimes, 616 W 233 

Le risque de ne pas porter l'étoile...


Contre l'étoile discriminatoire, des Juifs choisiront aussi de ne pas la porter, au risque de se faire dénoncer, arrêter et déporter.

Robert Debré (dr)
L'éminent Pr Robert Debré (1882-1978) n'hésita pas. 

Lui qui menait par ailleurs des actions de résistance, sera interrogé par la police en 1943 pour « s’être présenté à plusieurs reprises dans les bureaux allemands sans porter l'étoile ».
Par décret du 5 janvier 1941, il avait été relevé de toutes les interdictions du statut des Juifs car il soignait des enfants d'officiers allemands, respectant ainsi le serment d'Hippocrate. 
« Quoique prétextant que les autorités occupantes ne le considèrent pas comme Juif, le Pr Debré n'en est pas moins recensé à la préfecture de police et ne possède aucune dispense de l'étoile ». (80)
Dans ses mémoires, le Pr Debré explique avoir rangé « le petit morceau d'étoffe dans un tiroir ».
« J’étais convaincu, comme plusieurs d'entre nous, que cette désobéissance n'augmenterait guère les risques car nous fûmes assez nombreux à prendre cette attitude. Sans nous être entendus, agirent de même les deux autres membres de ma famille astreints à cette obligation et alors présents à Paris : le
Pr Jacques Hagueneau, mon cousin, qui échappa de justesse un peu plus tard à la Gestapo, et un autre cousin, Paul Dennery, qui fut arrêté place de la Madeleine, et dont on n'eut plus jamais de nouvelles ». 

Déporté de Drancy par le convoi n° 59, il est mort à Auschwitz le 2 septembre 1943. (81)

Serge Klarsfeld, dans " La Shoah en France " tome 2, évoque Tamara Isserlis, 24 ans, étudiante en médecine qui travaillait avec le Pr Debré. 
Elle sera arrêtée pour avoir porté le drapeau français sous l'étoile jaune, et déportée par le convoi n° 3 du 22 juin 1942, le premier à compter des femmes. 
Egalement, le Dr René Bloch, frère de l'avionneur Marcel Dassault, chirurgien à l'hôpital des enfants malades, s'était confectionné une étoile géante et l'avait arborée sur son uniforme de lieutenant colonel sur les Champs Elysées le 6 juin 1942.
Le 9 juin, alors qu'il opérait, il sera arrêté et déporté le 22 juin. 

Il partira de Drancy pour Auschwitz par le convoi n° 3. (82)

De multiples arrestations pour défaut d’étoile se termineront par des déportations.
Armand Abraham Reis, né le 13 mars 1878 à Mutzig (Bas-Rhin), écrira le 18 août 1942 au maréchal Pétain en évoquant sa « culpabilité » :
« Comme juif, je suis interné dans le camp de La Lande, par Monts (Indre-et-Loire), pour avoir voulu franchir la ligne de démarcation, sans être porteur de l'insigne, et sans autorisation de déplacement, je mérite en effet une peine disciplinaire pour infraction à l'ordonnance allemande en vigueur ».
Il dit attendre l'intervention du chef de l'Etat pour « adoucir ou écourter (sa) peine » et invoque ses états de service, rappelant qu'il a « eu le très grand honneur » de servir en qualité de chauffeur dans l'état-major particulier du maréchal pendant plus de deux ans jusqu'à sa démobilisation en février 1919, à Mayence.
Il rappelle les actions de plusieurs membres de sa famille, comme son frère, ingénieur et officier d'artillerie, chevalier de la Légion d'honneur, décédé suite à une maladie contractée sur le front.
Egalement, de son beau-père, médecin-chef pendant la guerre, et sa soeur, infirmière-major, sans oublier son épouse qui « partage mon malheureux sort ».
Interné à Drancy, il sera déporté à Auschwitz, par le convoi n° 48, du 13 février 1943 où il sera exterminé le 18 février. (83)


Elisabeth de Fontenay, philosophe, maître de conférences émérite à la Sorbonne, née en 1934, a présidé la Commission Enseignement de la Shoah de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. 
Toute la famille de sa mère (née Hornstein) est morte à Auschwitz : « La mère de ma mère, la soeur de ma mère et son mari, ainsi que leurs deux enfants qui avaient le même âge que moi et mon frère, Micheline et Daniel Feinstein, 11 ans et 9 ans. Nous passions nos vacances ensemble, on jouait aux gendarmes et aux voleurs. Ils ont été déportés en mars 1944. Dénoncés, probablement par des voisins. Aucun d’entre eux n’avait jamais porté l’étoile jaune ». (84)


Louise Jacobson, une lycéenne de 17 ans, dénoncée pour ne pas avoir porté l’étoile, sera arrêtée chez elle, rue des Boulets (11e), par la police française. Incarcérée à Fresnes le 1er septembre 1942... Drancy, Beaune-la- Rolande, elle sera déportée par le convoi n° 48 du 13 février 1943 et mourra gazée à son arrivée à Auschwitz. Elle a laissé six mois de lettres émouvantes écrites pendant sa captivité, publiées par sa soeur. (85)


Léna Frenkel, 17 ans, arrêtée le 12 septembre 1942 à Evreux, pour ne pas avoir porté d’étoile, sera condamnée à
dix semaines de prison. Début décembre, sa mère, Ernestine Frenkel, restait sans nouvelles. Le 9 décembre, elle écrit une lettre poignante à la maréchale Pétain.
« Laissez moi espérer que tout n’est pas encore perdu, que je verrai ma petite bientôt pour me consoler pendant l’attente de la libération de mon mari (Ndlr : prisonnier de guerre). Elle adressera aussi un courrier au service diplomatique des prisonniers de guerre qui fera suivre sa demande de libération de sa fille au Commissariat général aux questions juives. Le 29 janvier 1943, il est répondu que « dans les circonstances actuelles, il ne peut être donné une suite favorable à la requête de Mme Frenkel ». (86)


Parmi les agents zélés de la SEC, l’inspecteur Robert Douillet appliquera strictement les ordonnances allemandes. 
Le 8 décembre 1942, il interpelle Albert Morhaim dans le métro. Ce jeune garçon de 18 ans ne porte pas d’étoile. Il le brutalise et se rend à son domicile, à Champigny-sur-Marne, où il arrête ses parents, son frère Roger et sa soeur Rachel. Ils seront tous déportés par le convoi n° 47 du 11 décembre 1943. (87)

Le 26 octobre 1943, Douillet arrête Simone Lackenbacher, 32 ans, employée dans une pharmacie, rue des Batignolles (19e). Son rapport précise avoir « trouvé la Juive à la caisse sans étoile ». Il lui demande de le suivre et... « cette juive a tenté de prendre la fuite, mais a été appréhendée à nouveau ».
Elle sera déportée par le convoi n° 62 du 20 novembre 1943. (88)


L’inspecteur Douillet sera condamné en août 1949, par la Cour de justice de Paris à 15 ans de travaux forcés.


Nicole Barry de Longchamp ne portait pas non plus son étoile.
Arrêtée à Paris alors qu’elle vient consulter un spécialiste pour soigner une tuberculose, son mari est l’oncle de la femme de Jean Leguay (1909-1989), délégué en zone occupée de René Bousquet, secrétaire général à la Police nationale. (Ndlr : en 1979, il sera inculpé de crimes contre l’humanité pour son rôle dans l’organisation de la rafle du Vel d’Hiv mais il meurt avant son procès).

Leguay fera appel à Röthke, le chef du « service juif « de la SS, pour plaider la cause de sa parente. 
Dans une note du 11 juin 1943, Röthke rapporte la visite effectuée la veille par Leguay : « Il n’est jusqu’ici jamais intervenu pour des Juifs, il ne veut et ne peur non plus le faire à l’avenir. Barry de Longchamp, l’oncle de la femme de Leguay, est marié en secondes noces à une Juive (...) Son mari réclame l’intervention de Leguay qui refuse d’agir en sa qualité de chef de la police ». 
Röthke transmettra à Helmut Knochen, le chef de la Sûreté, pour donner des instructions « si et quand la Juive, devra, le cas échéant être libérée ». (89)

Des avocats et des avoués du Palais de justice de Paris choisiront aussi de ne pas porter l'étoile sur leurs robes.
Le 15 juillet 1942, Röthke s’adresse au CGQJ : « A plusieurs reprises, notre attention a été attirée sur le fait que des notaires, avocats et avoués juifs, ne portaient pas l’étoile juive ni au Palais de justice, ni devant les autres tribunaux. Je vous demande de faire vérifier l’exactitude de ces informations et de me signaler les cas d’infractions, avec l’adresse des intervenants. » (90)

Le bâtonnier Jacques Charpentier profita des vacances judiciaires de juillet à octobre 1942 pour ne pas répondre à la demande du chef du service juif de la SS.
Richard Weinberg, dans « Vichy, la Justice et les Juifs » (Editions Archives contemporaines, 2006, p.92) considère cette attitude comme « un souci d’indépendance » du barreau qui refusa de prêter serment à Pétain.


Le poète Max Jacob (1876-1944) ne porta pas non plus l'étoile.

Max Jacob (dr)
Né juif, converti à 40 ans, il s'était réfugié à l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire (Loiret) où il vivait depuis 1936.
« Deux gendarmes sont venus enquêter sur mon sujet (Ndlr : le 12 juillet 1942), ou plutôt au sujet de mon étoile jaune. Plusieurs personnes ont eu la charité de me prévenir de cette arrivée soldatesque et j'ai revêtu les insignes nécessaires » écrit-il dans une lettre. (91)
Le 24 février 1944, après qu'il ait assisté à la messe du matin à Saint-Benoît, il est arrêté à 11 h à son domicile par trois membres de la Gestapo d’Orléans. 

Après quatre jours à la prison militaire d'Orléans, dans des conditions sordides, il est envoyé à Drancy le 28 février. 
En dépit de la mobilisation de ses amis pour le faire libérer (notamment Jean Cocteau, Sacha Guitry, Marcel Jouhandeau, André Salmon, Charles Trenet, Conrad Moricand), il meurt épuisé par une pneumonie à l'infirmerie du camp, dans la nuit du 5 au 6 mars 1944. Sous le matricule n° 15 872 il devait faire partie du convoi n° 69 pour Auschwitz, prévu le 7 mars. 
Sur les 1.501 juifs déportés (dont 178 enfants), on ne comptera que 34 survivants en 1945.
Max Jacob sera inhumé dans la fosse commune du cimetière d'Ivry, et sa dépouille sera transférée au cimetière de Saint-Benoît en mars 1949. 

Il sera déclaré « mort pour la France ».

Les limites du droit antisémite

Selma Mazaud, 49 ans, est arrêtée le 24 juillet 1942, pour infraction à la 8e ordonnance. Une demande de libération est lancée par la Direction des Etrangers et des affaires juives de la préfecture de police, le 15 décembre, au seul motif qu'elle n'avait pas été déclarée par son mari en 1941. Or, « la déclaration de la femme mariée incombait au mari, et que la délivrance de l'insigne juif étant subordonné à cette déclaration il n'y avait pas lieu d'interner la femme pour défaut de cet insigne ». Selma Mazaud sera effectivement libérée du camp de Drancy le 15 janvier 1943 contre l'avis de la Sipo-SD. (92)

(80) CDJC CXCIV-92_002 Lettre du 16 juillet 1942 à Louis Parquier de Pellepoix, Commissaire général aux questions juives
(81) Robert Debré : : " L’honneur de vivre " (Stock – Hermann, 1974)
(82) Serge Klarsfeld : « La Shoah en France » tome 2 (Fayard, 2001) p. 393-394
(83) Archives départementales d’Indre-et-Loire : 120 W 35 Lettre au Maréchal Pétain du 18 août 1942
(84) Interview d’Elisabeth de Fontenay dans L’Obs du 16 juillet 2008
(85) Nadia Kaluski-Jacobson : les lettres de Louise Jacobson et de ses proches 1942-1943, Laffont, 1997
(86) CDJC LXI-103b Lettre du 6 décembre 1942 d’Ernestine Frenkel à la Maréchale Pétain et du service diplomatique des prisonniers de guerre du 20 janvier 1943 au Commissaire Générale aux Questions Juives. Le 29 janvier, le CGQJ répond « qu’il ne peut être donné une suite favorable à la requête de Mme Frenkel » (87) Laurent Joly : « Vichy dans la Solution Finale - Histoire du CGQJ - (Grasset, 2006), p. 622-643
(88) AN-AJ 38-6
(89) CDJC XXVII-13, cité par Serge Klarsfeld : « Vichy-Auschwitz 1943 »(Fayard, 1983) p. 285-286
(90) CDJC-XXIII-6, ordre du 15 juillet 1942
(91) Bibliographie des poèmes de Max Jacob - Université de Saint-Etienne, 1992, par Maria Green, et Christine Van Rogger Andreucci, Centre de recherches Max Jacob
(92) CDJC XXVa-161a

Des demandes d'exemption d'étoile jaune refusées


En vain, des demandes individuelles d'exemption seront formulées. Souvent adressées aux préfectures, elles sont réexpédiées au ministère de l'Intérieur, qui répondait ne pas accorder de telles dispenses, ni même devoir les transmettre aux autorités allemandes.

Le Ministère de l’Intérieur répond à la demande du préfet du Loir-et-Cher (AD 41)
Le 26 juin 1942, le préfet du Loir-et-Cher, Jacques-Félix Bussière, transmet au ministère une demande d'exemption formulée par deux veuves : une commerçante de Romorantin, Alice Houlman-Lévy, 73 ans, et son employée Renée-Claire Kahn, 61 ans.
Il souligne dans son courrier que les deux femmes sont « de race juive, mais de nationalité française ».
Le 13 juillet 1942, réponse négative. 
Le 4 novembre, les deux femmes sont arrêtées pour « action anti-allemande ». Elles seront déportées respectivement à Sobibor le 25 mars 1943, dans le convoi n° 53, et à Auschwitz, le 31 juillet 1943, dans le convoi n° 58.
Le même jour, le ministère transmet une autre fin de non recevoir au préfet Bussière concernant la demande d’exemption de André Weidenbach, de Vendôme. 
Il mettait en avant plus d’un siècle et demi d’ancêtres français, soulignait que son père avait été tué au champ d’honneur en 1915. Il évoquait une « vexation morale très pénible » le fait d’être « montré du doigt comme ayant une tare alors que ma vie et celle de mes parents n’a toujours été que droiture », que sa femme était aryenne, que ses deux enfants étaient « de religion catholique » et qu’il n’avait lui- même « jamais opté pour la religion juive ». (74)
Jacques-Félix Bussière (1895-1955), nommé préfet du Loiret puis préfet régional à Marseille, nouera des contacts avec la France Libre pour préparer le débarquement allié en Provence, à partir du 15 août 1944.

Arrêté par la Gestapo le 14 mai 1944, il sera déporté à Neuengamme et trouvera la mort le 3 mai 1945, en mer Baltique, sur le « Cap Arcona ». Cet ancien paquebot transportait dans ses cales 6.500 déportés gardés par 500 SS. Il sera coulé par la Royal Air Force et l’on ne comptera que 150 survivants.


La carte d'identité avec le tampon "JUIVE" (archives départementales 37)
A Tours, Nelly Frankfurter avait 17 ans. Né à Varsovie le 19 septembre 1925, elle suivait des cours de secrétariat et vivait avec sa famille d'origine polonaise, expulsée de Gironde, au camp de La Lande.
Le 31 mai 1942, elle adresse une lettre au général chef de la Kommandantur de Paris, en vue d'une exemption d'étoile. (75)

« Je voudrais vous adresser une prière. Comme vous le savez, il est interdit de paraître en public, à partir du 7 juin, sans porter l'étoile jaune. Cela me chagrine beaucoup parce que je suis juive. Je suis femme et j'ai de la peine à concevoir que je ne pourrai plus me trouver en société sans provoquer chez certains un sentiment d'animosité. J'aime tous les êtres humains sans distinction, et me voir repoussée par ceux que j'aime, surtout par mes camarades de classe, me cause un vif chagrin. (...)
Je m'adresse donc à votre bonté, à vos sentiments humains qui, j'en suis sûre, sont aussi forts qu'en moi, et vous prie de bien vouloir me répondre avant le 7 juin, date à laquelle le décret entre en vigueur » ...
Pour seule réponse, Nelly sera arrêtée et déportée à Auschwitz par le convoi n° 8 du 20 juillet 1942 avec sa mère Alla, 54 ans. 

Son père Stanislas, né à Lodz le 26 août 1883, directeur commercial chez Massey-Harris à Bordeaux sera également déporté vers Auschwitz le 11 septembre 1942, par le convoi n° 31.
A Meudon, l'archimandrite Serge Feffermann, un des plus hauts dignitaires de l'église russe orthodoxe, portait l’étoile, certains orthodoxes grecs et russes tombant sous le coup du statut des Juifs. 
S'adressant au Commissariat général aux Questions Juives, il demande de ne plus porter l'étoile. Il rappelle avoir quatre grands parents juifs, mais souligne s'être converti dès l'âge de 16 ans : « Un demi-siècle passé au service de l’Église catholique orthodoxe pouvait me faire croire que jamais rien ne me rapellerait ma lointaine origine israélite. Or, actuellement à cause de règlements, peut-être trop rigoureusement interprétés, je suis astreint à porter l'étoile de Sion que j'ai reniée à jamais, et qui comporte le plus douloureux sacrifice qui puisse être imposé à un prêtre, celui de ne pouvoir participer à la célébration de services religieux. »
Sa demande sera rejetée le 27 février 1943, au seul prétexte habituel, que seules les autorités allemandes « étaient qualifiées ». (76)

Fin de non recevoir également pour les demandes émanant d'associations ou de corps constitués comme l'Ordre des médecins, à la demande des Pr Leriche et Lemierre, en faveur de la veuve de Fernand Widal, mort en 1929, qui fut un ami de Pétain. (77)

Idem pour 28 sapeurs-pompiers de Paris, caporaux et sapeurs juifs de la réserve, suite à la requête du colonel Simonin, commandant du régiment, refusée par Oberg, chef supérieur de la SS et de la police. (78)

Victor Faynzylberg et ses enfants (dr)

Autre demande refusée, celle de la Fédération des amputés de guerre pour les mutilés de guerre Juifs. (79)
Elle met en avant la situation de Victor Faynzylberg, ce soldat du 22e régiment de marche étranger (polonais) qui avait perdu sa jambe gauche en 1940. Sa femme Ita arrêtée en juillet 1942, il restait seul avec deux enfants en bas âge.

Faynzylberg, coiffeur boulevard de la Villette, s'était fait photographier avec ses deux enfants, et envoya le cliché au maréchal Pétain.
Sa croix de guerre et sa médaille militaire sont bien visibles. 
Sa fille porte l'étoile. Le petit garçon, qui n'a pas encore six ans, ne la porte pas encore. 
La réponse adressée le 23 juillet 1942, tient en sept lignes, formule de politesse comprise : « les autorités occupantes s'opposent à toute mesure de faveur ».
Finalement, Ita Faynzylberg sera déportée à Auschwitz par le convoi n° 34, le 18 septembre 1942. 

Victor, arrêté chez lui, refusera d'obtempérer et se défendra à coups de béquilles.
La police l'emportera ligoté sur une civière, et il sera du convoi n° 68, du 10 février 1944. 

(74) AD 41 lettres n° 51096 et 51094 du Ministère de l’intérieur au préfet du Loir-et-Cher
(75) CDJC XLIXa-51b
(76) CDJC-XXXII-149/150 Lettre du 17 décembre 1942 de l'Archimandrite Serge Fefferman(77) CDJC CXV-52 lettre du 25 juin 1942
(78) CDJC XLIXa-89 lettre du 15 juin 1942 de Karl Oberg
(79) CDJC-CCXXXVIII-117_001RE

samedi 18 février 2017

Solidarité, protestations et les ambiguïtés de l'UGIF


Les exemptions d'étoile, même si elles sont numériquement marginales, contrastaient fortement avec le contexte implacable de visibilité et de stigmatisation des Juifs porteurs de l'étoile jaune.

L'étoile jaune solidement cousue sur le côté gauche (dr)
Ne pas porter l'étoile exposait à des risques majeurs : 

les infractions à la 8e ordonnance allemande prévoyaient emprisonnement, amende et internement dans un « camp de Juifs ». En clair, la déportation « à l’Est »...

Un levier incontestable dans la mise en oeuvre de la Shoah, en France comme dans les autres pays occupés où les Juifs seront persécutés.


Malgré cela, des stratégies de survie émergeront : refus du recensement, passages clandestins de la ligne de démarcation, placements d'enfants par les œuvres juives, réseaux de sauvetage, évasions et libérations de prisonniers des camps d'internement français grâce aux rabbins-aumôniers, sauvetages par des Justes, sans oublier les actions de la Résistance juive (faux papiers, caches d'enfants, passage des frontières en Suisse et en Espagne, groupes armés, maquis).

Le dimanche 7 juin 1942, premier jour du port obligatoire de l'étoile, des manifestations de sympathie ont entraîné l’arrestation d’une quarantaine de personnes à Paris pour défaut d'étoile, ou pour avoir porté d'autres insignes, avec des inscriptions comme "zazou", "swing", "potache", "papou".
Les hommes juifs ont été internés à Drancy, les femmes à la prison des Tourelles. Un sort identique sera réservé aux non-juifs, et les moins de 18 ans ont été interpellés pour 24 à 48 h avant d’être libérés. (60)
Le service de propagande allemande souligne dans son rapport « qu’il y avait un grand nombre de juifs qui se sont montrés sur les grands boulevards, entre la République et l’Opéra. Partout, même dans les milieux peu favorables aux allemands, on pouvait entendre la constatation qu’on n’avait jamais pensé qu’il y avait tant de Juifs à Paris. » (61)
La veille du 7 juin, un autre rapport réalisé d’après un « informateur sérieux », fait savoir que « dimanche 7 juin, les israélites ont l’intention de faire une manifestation, secondée par le parti communiste. Le but de cette manifestation, si ils peuvent se grouper, serait de descendre l’avenue des Champs-Elysées par petits groupes, portant bien en vue l’étoile jaune sur fond noir avec inscription « Juif » et les communistes porteraient le même insigne, mais au lieu du mot « Juif », ils porteraient la région dont ils sont originaires ou une région quelconque. » (62)

Les autorités religieuses protestent

Contre la discrimination des Juifs « marqués » par l’étoile jaune, les autorités religieuses émettront des protestations :
Les protestants seront les premiers à réagir : le 7 juin, à l’Oratoire de Paris, le pasteur André-Numa Bertrand déclare : «Depuis ce matin, nos compatriotes israélites sontassujettis à une législation qui froisse dans leur personne et dans celle de leurs enfants, les principes les plus élémentaires de la dignité humaine. Nous ne sommes pas ici pour protester ou pour récriminer, encore bien moins pour condamner et pour maudire ; nous sommes ici pour aimer, pour prier et pour bénir. Ce sont des droits que personne sans doute ne nous contestera, et dont personne, dans tous les cas, ne peut nous dépouiller sans notre propre consentement. Nous sommes ici pour demander à Dieu qu'il fortifie le coeur de ces hommes et de ces femmes, afin que ce dont on a voulu faire pour eux un signe d'humiliation, ils soient rendus capables d'en faire un signe d'honneur. - Là où des hommes souffrent, quels qu’ils soient, le cœur innombrable du Christ est ému de miséricorde et l’Église a le devoir de dire : Moi aussi je souffre avec eux. - Là où des chrétiens, des hommes et des femmes qui ont été baptisés au nom de Jésus-Christ, sont contraints de porter un signe qui n’est pas celui de leur Maître et de leur Sauveur, l’Église de Jésus-Christ a le devoir de dire : Ceux-là sont à moi, et je suis avec eux. - Et là où sont frappés des enfants de six ans, l’Église de Jésus-Christ a le devoir de dire : Ceux-là sont à Dieu, les innocents, et je les bénis. » (63)

Le 12 juin 1942, la Fédération protestante de France écrit à Pétain pour lui exprimer « la douloureuse impression éprouvée devant les nouvelles mesures prises par les autorités d’occupation à l’égard des israélites. »
Mandaté par le Conseil de la Fédération protestante de France, son président, le pasteur Marc Boegner, remettra personnellement à Pétain, le 27 juin 1942, une lettre relayée à tous les pasteurs de zone occupée, pour protester contre le port de l’étoile jaune. Il écrit : « Ce port d’un insigne distinctif inflige à des Français une humiliation gratuite, en affectant de les mettre à part du reste de la nation (...) Aussi, les Eglises du Christ ne peuvent-elles garder le silence devant des souffrances imméritées. » (64)

Pour les catholiques, le jour même de l'entrée en vigueur de l'étoile, le cardinal Suhard, archevêque de Paris, autorise l’initiative d’un groupe de Jécistes demandant une protestation en chaire à l’église de la Sorbonne. Le chanoine Jean Rupp déclara : « Une mesure incompréhensible pour l’âme française et où elle se refuse de se reconnaître, vient d’^etre prise par les Autorités d’Occupation. L’immense émotion qui étreint le Quartier Latin ne nous laisse pas insensibles. Nous assurons les victimes de notre affection bouleversée et prions Dieu qu’il leur donne la force de surmonter cette terrible épreuve ». 
Et Mgr Chaptal, évêque auxiliaire de Paris, dont la mère était juive d'origine russe, portera ostensiblement l'étoile par esprit de solidarité. (65)
Egalement, un rapport de la Gestapo indique qu'à la Sainte-Chapelle, au cours de la messe en l'honneur de saint Louis et de saint Yves qui réunissait le barreau parisien, le prédicateur dominicain protesta au nom du cardinal : « Le représentant de Mgr Suhard s'est dressé avec la plus grande énergie contre l'introduction de l'étoile juive. Les auditeurs ont été priés de se rappeler que Juifs et chrétiens sont frères. » (66)
Des prêtres de base s'engageront courageusement (67) : «Plusieurs fidèles de l'église Saint-Honoré- d'Eylau, d'origine juive et munis de leurs insignes, sont allés consulter leur curé à ce sujet. Puisque notre Seigneur Jésus-Christ, s'il était parmi nous, aurait porté lui aussi cet insigne. C'est pourquoi il faut les bénir vos insignes », rapporte Jacques Biélinky dans son journal du 10 juin.
Le dimanche 14 juin, Paul Verdrie, curé de Sainte-Clotilde, dans le 7e arrondissement, fera un sermon vigoureux à la
messe de 11 h.
Le 20 juin 1942, deux indicateurs rapportent les réactions des Parisiens après l’entrée en vigueur de la 8e ordonnance.
Ils signalent notamment la prise de position, pendant leurs prêches, en faveur des Juifs, des abbés Lombard (Saint- Germain-des-Prés), Michel, Boucard, de Pitray (Saint-Sulpice), de Buchère de Lépinois, Gilson et Verdrie (Sainte- Clothilde).
Des prises de position similaires ont eu lieu dans les paroisses Saint-Laurent, Saint-Martin-des-Champs, Saint- Vincent-de-Paul (Xe), Saint-Marcel (XIIIe), Sainte-Hippolyte.
Même à Vichy, rapporte Georges Wellers, «
le RP Victor Dillard, devant ses fidèles de l’église Saint-Louis, les invite à prier pour les 80.000 juifs que l'on bafoue en leur faisant porter l'étoile jaune. »
A Séranon (Alpes-Maritimes), l'abbé Coene écrit dans son bulletin paroissial : «
Que commande la charité chrétienne au sujet des juifs ? De les aimer comme des frères : ce sont des hommes comme nous, rachetés par le sang de Jésus, appelés à aller au ciel comme nous. »
Parmi les attitudes exemplaires, celle de l'abbé Jean Flory, curé de Montbeliard. A la messe de minuit de 1942, en présence d'Allemands en uniforme, il avait fait porter un enfant Jésus en procession, par les enfants de choeur, qui portait l'étoile jaune.
Dans la crèche, Joseph et Marie portaient aussi l'étoile. «
L’affaire n'eut pas de suite » rapporte l'abbé Ball, biographe de son confrère.
Et le Pape ? Un agent diplomatique du Saint-Siège a eu un entretien avec le maréchal Pétain. Une note anonyme du 27 septembre 1942, rapporte que suite à la volonté de Laval de livrer des Juifs étrangers contre des Juifs français, et de soumettre au Conseil d'Etat le port de l'étoile, le diplomate exprima l'opinion du Pape «
désapprouvant les mesures antisémites qu'il considère comme contraires à la dignité humaine et à la morale chrétienne. » (68)


Le Consistoire garde le silence...

Quant au Consistoire israélite, replié à Lyon, il préféra garder le silence alors qu’à maintes reprises, contre les législations discriminatoires de Vichy, il avait solennellement réagi, notamment auprès de Pétain. L’institution, chargée de l’organisation du culte, était présidée par Jacques Helbronner, avocat, « ami » de Pétain, Conseiller d’Etat mis à la retraite (qui sera déporté à Auschwitz avec son épouse Jeanne, par le convoi n° 62 du 20 novembre 1943. Ils mourront dans les chambres à gaz le 23 novembre 1943).
Un silence qui s'explique par la question de la souveraineté, différente entre zone occupée et zone libre où Vichy refusa l’extension de l’étoile jaune.
S'agissant d'une ordonnance allemande, la crainte des représailles peut aussi justifier l'absence de réaction directe. A contrario, le Consistoire réagira vivement contre la loi du 9 novembre 1942 imposant le tampon « JUIF » sur les cartes d’identité : Helbronner et le grand rabbin Schwartz, écriront à Laval (courrier du 30 décembre) pour exprimer «
leur indignation contre une mesure qui tendait à soumettre à une humiliation nouvelle une catégorie de citoyens français contre une obligation vexatoire venant s'ajouter à tant d'autres ". (69)

C’est seulement en interne que le Consistoire réagira contre l’étoile, le 30 juin 1942, dans une lettre à ses délégations régionales (67) alors qu’il développe l’idée d’un transfert inter-zones des familles juives françaises :
« Il paraît utile de préciser que cette requête a été présentée dans le dessein de préserver les Israélites de la zone occupée, des persécutions que constituent le port de l'Etoile, et ses répercussions. Aussi bien ne saurait-il s'agir, selon nous, d'une évacuation obligatoire mais d'une faculté d'évacuation accordée à ceux des Israélites qui en manifesteraient le désir. Une évacuation obligatoire serait une nouvelle persécution (...) Seraient tout particulièrement frappés ceux d'entre eux qui, réintégrés depuis longtemps à la Communauté française, attachés à la terre, à l'usine, à leur atelier d'artisan, remplissent en silence leur tâche quotidienne, supportant sans fléchir les vexations qui, sous le régime d'occupation leur sont infligées ». (70)
L'occupation de toute la France, à compter du 11 novembre 1942, ruinera cet espoir, refusé officiellement le 14 août 1942.

L'UGIF appelle à "porter l'insigne dignement et ostensiblement"

De son côté, l'Union générale des israélites de France (UGIF) - organisme créé fin 1941 à la demande des Allemands et dont les administrateurs sont nommés par le Commissariat Général aux Questions Juives - appelait à « porter l'insigne dignement et ostensiblement », rappelle Renée Poznanski dans « Les Juifs en France pendant la Seconde Guerre Mondiale ». (71)
L'UGIF utilisera aussi la possibilité « légale » des exemptions pour faciliter ses activités.
Léo Israelowicz, chef du service 14 de liaison entre l'UGIF et le service des affaires juives de la SS, délivrera le 8 
juillet 1943, avec l'accord du SS Heinz Röthke, une attestation exceptionnelle exemptant d'étoile Robert Gamzon (1905-1961). (72)

Membre du conseil d'administration de l'UGIF pour la zone sud et membre du Consistoire central, petit-fils d'Alfred Lévy, grand rabbin de Paris, Robert Gamzon a fondé les Eclaireurs Israélites de France (EIF) en 1923. En 1943, à Lautrec (Tarn), il oeuvre dans une filière d'évasion d'enfants juifs, permettant le sauvetage de milliers de jeunes. 
Fin 1943, il entra dans la clandestinité et en 1944 il prend le commandement de la 2e compagnie du maquis de Vabre (Tarn). 
En 1949, il s'installa en Israël où il meurt noyé, accidentellement.
L'attestation de Gamzon lui permettra aussi de passer outre le couvre-feu, pour deux mois, en zone occupée (les dirigeants et cadres de l'UGIF disposaient seulement en zone occupée, à partir de juin 1942, d'une carte de légitimation qui n'exemptait pas des mesures antisémites en vigueur).
Israelowicz, dans une note interne du 2 décembre 1942, après un entretien avec le SS Röthke, invitait l'ensemble du personnel de l'UGIF à « observer strictement les prescriptions en vigueur, afin de ne pas rencontrer des difficultés qui auraient pu être évitées », Röthke confirmant « le désir de maintenir la protection qui s'étend à nos employés. Ceci à la condition que ces derniers ne se rendent coupables, ni d'infractions ni de délits ». Un rappel implicite de respecter le port de l'étoile. (73)

Israelowicz, né le 15 février 1912 à Tarnow, près de Cracovie, est un ancien ténor de l’Opéra de Vienne connu sous le nom de Léo Ilkar. 
Devenu à 26 ans membre du Judenrat, le conseil juif de la capitale autrichienne, il est envoyé à Paris par Adolf Eichmann en mars 1941, où il prend la direction de l’hebdomadaire « Informations juives » qui deviendra le bulletin de l’UGIF à compter de janvier 1942.
Il interviendra en faveur de plusieurs coreligionnaires, notamment pour tenter de sauver le rabbin de Haute-Savoie, Robert Meyers, arrêté en décembre 1942 avec son épouse Suzanne. Ils seront déportés le 13 février 1943 par le convoi n° 48.
En octobre 1942, à la demande du rabbin de Poitiers, Elie Bloch, Israelowicz interviendra pour faire libérer la famille Fligelman et les enfants Lieberman, internés au camp de Poitiers.

Le 21 juillet 1943, Israelowicz accompagnait André Baur, vice-président de l’UGIF pour la zone nord, au camp de Drancy.
Baur, qui avait protesté auprès de Vichy sur les violences commises par les SS du camp, répondait à une convocation d’Aloïs Brunner qui dirigeait Drancy. Il sera retenu sous prétexte de l'évasion le même jour de son cousin Adolphe-Raymond Ducas. Israelowicz sera laissé en liberté provisoire mais leurs familles seront menacées d’arrestation si dans un délai de huit jours les deux évadés ne se présentaient pas volontairement.

L’UGIF montera une mission pour retrouver les fugitifs et Baur demandera au garde des Sceaux d'intervenir auprès des autorités helvétiques pour obtenir l’extradition de Ducas. En vain.
En représailles, Brunner ordonna l’arrestation d’une cinquantaine de membres de l’UGIF. Baur, son épouse et leurs quatre enfants, Israelowicz, et trois autres dirigeants de l’UGIF (Armand Katz, chef du personnel, Marcel Lévy,
responsable du service des approvisionnements et Raymond Raoul Lambert, dirigeant de zone sud arrêté le 21 août à Marseille) seront déportés à Auschwitz le 17 décembre 1943 par le convoi n° 63.

Un capo, juif polonais, nommé Herbert, qui avait vu sa femme et ses trois petites filles gazées à Auschwitz, tuera Israelowicz en le rouant de coups... (73 bis)



CDJC CDX70 : l’attestation en faveur de Robert Gamzon par Léo Israelowicz

Du temps de sa splendeur, Israelowicz joua aussi de son influence pour recommander son compatriote, juif autrichien, Oskar Reich aux SS.
A 29 ans, cet ancien international de football (joueur de l'équipe juive de l'Hakoah de Vienne, puis à Cannes et Nîmes), avait été arrêté à Avignon.
A Drancy depuis août 1943, il sera chargé d'accompagner Brunner dans sa chasse aux Juifs de l'ancienne zone italienne.
Suite à la découverte d’un tunnel d'évasion le 9 novembre 1943, soixante cinq cadres juifs du camp seront démis de leurs fonctions puis déportés.
Oskar Reich, qui était jusqu’alors second dans la hiérarchie du service d’ordre juif depuis septembre, devient chef après la déportation de René Dreyfus.

« Familier des SS de Drancy, ce Juif autrichien exceptionnellement dispensé du port de l'étoile jaune inspirait une terreur » chez les internés qui l’accusaient d'assouvir ses appétits sexuels dans sa chambre et d'avoir commis des viols sur les internées, soulignent Annette Wieviorka et Michel Laffitte dans "A l'intérieur du camp de
Drancy" (Perrin, 2012,
p.297).

« Aucun des véritables responsables des rafles de Juifs - gendarmes ou personnels de la préfecture de police - n'a subi de lourde condamnation. L'opprobre s'est portée sur le seul Oskar Reich." précisent-ils. (Ibid. p.299)
En fuite dans l'ultime convoi parti en août 1944, la rumeur considéra Reich comme mort à Auschwitz. Retrouvé en 1946, il sera ramené en France. Inculpé de violences et séquestration par application des ordonnances de 1944 sur les crimes de guerre, avec deux sous-officiers SS, son procès s'ouvre le 8 février 1949 devant le tribunal militaire de Paris.

Jugé en moins de deux jours, il protestera de son innocence et reconnaîtra seulement avoir assisté à des arrestations nocturnes.
Condamné à mort, Reich sera fusillé en juillet au fort de Montrouge. 



(50) CDJC XXVa-203 Documents du 27 octobre 1942 au 4 novembre 1942 concernant l’exemption d’Ida Seurat-Guitelman
(51) 
CDJC XX-29 Circulaire n°131-42 du 1er juin 1942
(52) CDJC XX-14b Circulaire du 12 juillet 1942
(53) 
Société Française de la Police : notice biographique d’Emile Hennequin(54) Bulletin n°132 de l'Association d'études historiques " Symboles et traditions " (juin 1998). p.7 à 11. Lire aussi " La première résistance : le camouflage des armes - Les secrets du réseau CDM 1940-1944 ". Philibert de Lois (Editions L'Esprit du Livre, 2010)
(55) Archives de la Préfecture de Police de Paris. Dossier d'épuration n° KB 59
(56) Archives de la Préfecture de Police de Paris. Dossier d'épuration n° KB 98
(57) CDJC XXVa-185
(58) Jean-Jacques Bernard « Le camp de la mort lente » (Le Manuscrit, 2006, p. 40)
(59) Entretien avec l’auteur - janvier 2008.
(60) CDJC XLIXa-33 Note du 10 juin 1942 de Heinz Rôthke
Lire Cédric Gruat et Cécile Leblanc : " Amis des Juifs - Les résistants aux étoiles « , Tirésias 2005
Françoise Siefridt : « J’ai voulu porter l’étoile jaune », Robert Laffont, 2010
(61) XLIXa-32 op. cit.
(62) CDJC-XLIXa-65
(63) Sermon du pasteur A. N. Bertrand du 7 juin 1942 à l’Oratoire du Louvre(64) CDJC CXCV-36_001(65) Sylvie Bernay : « L’Eglise de France face à la persécution des Juifs » (CNRS Editions 2012, p. 313)
(66) CDJC XLIXa-94a, rapport n°21 du service VI, 25 juin 1942
(67) Michel Laffitte : « Juif dans la France Allemande" (Tallandier 2006) p. 138
-139
CDJC-XLIXa-92 Rapport du 20 juin 1942.
Georges Wellers " Un Juif sous Vichy " (Tirésias, 1991) p. 221.
CDJC-CCXXXIX-206
L'action de l'abbé Flory (1886-1949), ordonné en 1911, curé de Montbéliard à partir de 1937, est rapportée par Limor Yagil 
« Chrétiens et Juifs sous Vichy, 1940-1944 : sauvetage et désobéissance civile », (Editions du Cerf, 2005) et « L’Abbé Jean Flory : documents et témoignages » recueillis par Joseph Ball (1978).
(68) CDJC CCXIV-85_001
(69) AIU, CC-24
(70) AIU, CC-17, citée par Eric Alary dans " La ligne de démarcation ", Perrin 2003, p. 209. AIU, CC-6
(71) Renée Poznanski : « Les Juifs en France pendant la Seconde Guerre Mondiale », (Hachette, 2005), p. 292 et Michel Laffitte dans « Juif dans la France allemande » (Tallandier, 2006), p. 130.


(72) CDJC CDX 70 Attestation du 8 juillet 1943
(73) CDJC CDXXIV-3 Note anonyme du 27 septembre 1942 relative aux mesures prises par Laval. Ce document évoque l’entretien de Pétain avec un agent diplomatique du Saint-Siège
(73 bis) 
http://perso.wanadoo.fr/d-d.natansonTémoignage tiré de " La triste fin de Léo Israélowicz "

Vie économique, indicateurs de police, pillage des oeuvres d'art...


Des exemptions au port de l'étoile seront délivrées pour aider à la prise de contrôle allemande du tissu industriel, facilité par l’Etat français et sa loi du 22 juillet 1941, instaurant « l’aryanisation » et la spoliation des entreprises juives.

Huit exemptions font état de « pressants motifs économiques » (in denen aus dringenden wirtschaftlichen Gründen eine Befreiung erfolgt ist), en faveur de cadres Juifs d'entreprises réquisitionnées par les allemands (Unilever, l'Office central de répartition des produits industriels, les industries chimiques, automobiles, métallurgiques, etc).
Ainsi, le russe Arnold Perlitsch travaillait chez Simca, et avait effectué ses études techniques à Berlin. Dans sa demande d’exemption du 4 juin 1942, la direction de l'usine automobile souligne que sa collaboration est indispensable au fonctionnement de l'entreprise :
« Nous ne pouvons pas actuellement nous passer de cet employé, ni le remplacer étant donné que l'on manque de traducteurs ayant une formation technique supérieure (...)

Il doit être en contact avec les ingénieurs du Reich et nous aimerions beaucoup éviter les difficultés que le port de l'insigne nommé plus haut, soient évitées. »
L'exemption refusée dans un premier temps, est finalement accordée jusqu'au 31 août 1942, date à laquelle il sera remplacé par un ingénieur italien. (28)


Citons d'autres exemptés :
Nadine Fayol, née Picard, en 1896 à Sao Paulo (Brésil), épouse de Henri Fayol, cadre à l'Office central de répartition des produits industriels, section fers et fontes. La demande est transmise le 2 juin 1942 par le Secrétaire d'Etat à la Production Industrielle au chef de la division économique de l'administration militaire allemande. (29) 

Fritz-Jacob Rothschild, courtier spécialisé dans les carburants et huiles, et son épouse Hélène.
« Elle opère uniquement en appartement et elle ne se montre pas dans la rue. Mais elle est tout à fait indissociable de son mari dans ses affaires » écrit le demandeur d'Unilever. Dans un premier temps, l’exemption ne sera pas accordée à l’épouse de F.J. Rothschild. 

Le couple sera même arrêté et interné à Drancy. Une intervention du Dr Matzke, qui dirigeait la Sodeco (Société d’études et de commerce extérieur, spécialisée dans l’achat des matières grasses alimentaires et industrielles) permettra plusieurs prolongations jusqu’au 28 février 1944. (30)
Gaston Nataf
, roumain, dont le travail à l'EMID, l'établissement métallurgique au service de la Marine, est considéré comme « indispensable » estime l'Amirauté. 

En cas d'arrestation il est expressément demandé, en février 1944, de contacter directement Heinz Röthke, le chef du service Juif de la SS. (31)
Mêmes dispositions spéciales pour Robert Eisler, agent économique (25) et Oscar Kostelitz, ingénieur chimiste, dont l'exemption du 6 octobre 1942 mentionne « qu'une arrestation éventuelle suppose une confirmation écrite du service IV J du chef de la Sipo-SD ». (32)
Charles Simon
, catholique mais dont les grands-parents paternels étaient juifs, obtient son exemption le 5 juin 1942. Accordée, elle sera prolongée trois fois jusqu’au 30 août 1943.
Ce courtier, né à Bordeaux le 9 août 1876, a participé avant-guerre à un comité franco-allemand. Sa connaissance dans le domaine des carburants est considérée comme « indispensable ». (33)


Au service de la police...

La collusion des policiers français avec le service IV-B de la Sipo-SD se révéla d’une redoutable efficacité à travers plusieurs structures : la PQJ (Police aux Questions Juives), puis, la SEC (Section d’enquêtes et de contrôle du Commissariat général aux Questions Juives) à partir du 13 août 1942, la troisième section des renseignements généraux, et le service spécial des Affaires Juives à la direction de la police judiciaire de la Préfecture de police de Paris. (34)
Laurent Joly, dans « Vichy dans la « Solution Finale » (Grasset, 2006) rappelle que la SEC arrêta entre 850 et 900 personnes entre l’automne 1942 et l’été 1944, et parmi elles, environ 650 seront déportées à cause du zèle des inspecteurs de la SEC. (35)
Ces services sont constitués de « volontaires avides de chasse au Juif, grisés par leur énorme pouvoir et irrésistiblement séduits par les multiples possibilités d’enrichissement crapuleux », écrira Georges Wellers, dans « Un Juif sous Vichy ». (36)

Pour faciliter leur action, ces services utiliseront des Juifs, devenus indicateurs souvent forcés : André Haffner, directeur de la SEC (Section d’enquêtes et de contrôle du Commissariat général aux questions juives), condamné à mort par contumace en 1949, interrogé par le Tribunal des forces armées en 1956 (où il sera acquitté) témoignera à propos de ces indicateurs : « Des israélites que l’on arrêtait, puis que l’on relâchait à condition qu’ils « donnent » des affaires. Quand ils avaient permis l’arrestation de tous leurs coreligionnaires de leur quartier, on les envoyait à Drancy à leur tour. » (37)
En octobre 1946, Kurt Schendel, ancien secrétaire du service de liaison de l’UGIF, fera une déposition où il dénonce les pratiques de Robert Jodkun, de la Sipo-SD, qui « avait à sa solde des indicateurs, hommes et femmes. » (38) 
Dans le cadre de la même commission rogatoire, une liste de 32 personnes sera fournie lors de l’interrogatoire de l’inspecteur Henri Jalby. 
Plusieurs indicateurs sont Juifs. (39)
Aussi, six exemptions d’étoile jaune seront accordées début juin 1942 à des Juifs 
« travaillant avec la police anti- juive » indicateurs, dénonciateurs.
Elles concernent Roger Nowina, 47 ans, les frères Robert et Claude Lambert, épiciers, 43 et 42 ans, - ils seront déportés avec leurs épouses, respectivement Suzanne, née Bloch, et Marianne Sarah, née Maus, et leurs enfants (respectivement, Michel et Jacques, et Gérard, Francine et Jean-Pierre), soit sept personnes d’une même famille par le convoi n° 62 du 20 novembre 1943. 

Leur père Daniel Lambert, arrêté le 4 décembre 1943, suivra par le convoi n° 63 du 17 décembre 1943 -, Gaston Naxara, 35 ans, et deux femmes, Hildegard Bergmann, 20 ans, et Camille Wilenski, 44 ans.
Hildegard Bergmann, née en 1922 en Allemagne, était secrétaire. Elle sera déportée à Auschwitz, par le convoi n° 55 du 23 juin 1943. Libérée à Ravensbruck par l’armée américaine en mai 1945, elle sera de retour à Paris le 11 juin 1945. (40)
Maurice Lopatka,
né à Varsovie en 1893, de son vrai nom Moszek Lopatka, obtiendra son exemption le 24 juillet 1942. Il est considéré comme « le plus terrible des informateurs juifs, responsable de l'arrestation de centaines de juifs qu'il faisait chanter avant de les dénoncer pour toucher des deux côtés » précise Léon Poliakov, dans son livre « L’Etoile jaune ». (41)

Arrêté à la Libération par les FFI, détenu dans la prison clandestine de la Villa Saïd qui fut l’hôtel particulier de Pierre Laval, il sera fusillé par les résistants. (42)
Serge Epstein, autre indicateur virulent, obtient son exemption le 15 août 1942. Prénommé en réalité Samuel, il est né à Gordka (Russie), en 1888. (43)
Trafiquant d'or, « autorisé à sortir sans étoile », il aurait fait arrêter « des centaines de ses coreligionnaires », accuse l’inspecteur de la Police des questions juives, Henri Jalby, lors de son interrogatoire. (44)

Une fiche du camp de Drancy du 22 janvier 1944 signale son internement pour « services rendus à la Gestapo »... 
Signalons aussi l’exemption accordée à l’indicateur Eduard Laemle, né en 1877 à Bône (Algérie). Considéré comme Juif, son exemption est limitée du 15 mai 1943 au 15 septembre 1943, puis prolongée jusqu’au 30 novembre 1943. Mais lorsque Röthke demanda son arrestation, en mars, il présentera des papiers prouvant son appartenance à la « race aryenne ». (45)
Arrêté comme Juif, il faisait partie d’une liste de personnes, anciens combattants, qui feront l’objet d’une demande de remise en liberté en avril 1942. (46)

Sept autres exemptions concernent les services de l'Abwehr chargés du contre-espionnage, installés à l'Hôtel Lutetia à Paris, pour traquer les résistants.


Josef Hans Lazar, l'influent chef de la propagande allemande en Espagne, obtient aussi une exemption, formulée par le service de renseignement allemand.
Né à Constantinople en 1895, il a été attaché de presse de la République d'Autriche à Berlin puis à Vienne en 1938 et en septembre 1939 de l'ambassade d'Allemagne à Madrid. En 1943, Franco lui remet la croix du mérite militaire. Pendant la guerre civile espagnole il répandait les idées nazies dans les bulletins paroissiaux, financés par des publicités pour Siemens, Mercedes et Merk.
Après guerre, il deviendra directeur général d'une société de négoce à Madrid puis émigra au Brésil en 1956 et meurt à Vienne en 1961 à 66 ans. (47)

Des exemptions pour mieux piller les oeuvres d'art

Trois exemptions seront accordées en août 1942 aux marchands d'art Juifs Allan et Emmanuel Loebl, et Hugo Engel, galeriste Juif autrichien avec son fils Herbert, chargés d'alimenter le projet de musée voulu par Hitler à Linz, en Autriche, et les collections pillées par le Maréchal Hermann Göring. (48)

Allan Loebl était au service de Bruno Lohse (1911-2007), historien d'art engagé dans la SS, pour lui trouver les plus belles oeuvres. 
Echange de « bons procédés », Lohse fera libérer l'épouse de Jean de Cayeux de Sénarpont, président du syndicat des marchands d'art, née Daria Kamenka, internée à Drancy parce que juive. 
Un syndicat des marchands d'art où agissait l'industriel Achille Boitel, liquidé en 1944 par la Résistance qui plaça une bombe dans sa voiture, et l'antiquaire Yves Perdoux, qui révéla les cachettes du marchand d'art Paul Rosenberg, obtenant en contre-partie trois Pissaro et un Renoir... (49) 

(28) CDJC XXVa-197 Quatre documents datés du 4 au 29 juin 1942
(29) CDJC XXVa-180 Quatre documents datés du 2 juin au 8 septembre 1942
(30) CDJC XXVa-167 et XXVa-200
(31) CDJC XXVa-193
(32) CDJC XXVa-178 et CDJC XXVa-182
(33) CDJC XXVa-204
(34) Lire Jean-Marc Berlière : « Les policiers français sous l’Occupation » (Perrin, 2001) et Maurice Rajsfus : « La police de Vichy »- les forces de l’ordre françaises au service de la Gestapo 1940-1944 (Le Cherche Midi, 1995)
(35) Laurent Joly : « Vichy dans la « Solution Finale » (Grasset, 2006), p. 623 à 643
(36) Georges Wellers : « Un Juif sous Vichy » (Tiresias, 1991), p.59
(37) CDJC DXL VI-73 Rapport du 11 juillet 1957
(38) CDJC XCVI-56bis Déposition du 7 octobre 1946, impliquant Joseph Antigang, Robert Jodkun, Franz Schmid, Henri Jalby, Lucien Knabe, MM. Goeppert et Jurgens, pour leur collaboration
(39) CDJC XCVI-61 Déposition du 15 octobre 1946 de Henri Jalby, ancien inspecteur à la Police des Questions Juives, impliquant plusieurs personnes ayant dénoncé et fait arrêter des personnes juives, établie
auprès de René Seyvoz, commissaire à la direction des Renseignements Généraux
(40) CDJC XXVa-165 et 166 Lettres des 6-7 juin 1942 du chef de la Police aux Questions Juives au SS Théodor Dannecker, en faveur de six Juifs travaillant à la PQJ.
Hildegarde Bergmann apparaît dans la documentation de l’ITS (International Tracing Service, Croix-Rouge, Arolsen). Sa survie est attestée par Joseph et Tauba Siegelbaum.
(41) « L’Etoile jaune », op. cit. p.70
(42) CDJC XXVa-189 Certificat d’exemption de Maurice Lopatka du 24 juillet 1942, signé Röthke
Jean Bocagnano : " Quartier des Fauves, prison de Fresnes " (Editions du Fuseau, 1953) p. 83-84(43) CDJC XXVa-179 Documents du 15 août 1942 concernant l’exemption de Samuel Epstein
(44) CDJC XCVI-61 Déposition du 15 octobre 1946 de Henri Jalby
(45) CDJC XXVa-183 Trois documents du 15 mai 1943 au 14 mars 1944 concernant l’exemption d’Eduard Laemle
(46) CDJC VI-140 Ensemble de lettres en faveur de la remise en liberté de Juifs internés, adressées à Fernand de Brinon.
(47) José Maria Irujo : "La lista negra - Espias nazis protegidos", Aguilar, 2003
(48) CDJC XXVa-186 Documents du 10 août 1942 au 13 juillet 1943 concernant l’exemption d’Allan et Emanuel Loeb, et Hugo Engel
(49) André Gob : " Des musées au dessus de tout soupçon " Armand-Colin, 2007, chap. 4 : Butin, saisies, spoliations 1933-1946, p. 142-144
L’Oeil n° 630 - décembre 2010 Dans les ténèbres du Dr Lohse, par Philippe Sprang